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Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    La petite tortue regardait la montagne. Elle ne l’imaginait pas ainsi, en partant de son petit pré. Elle n’avait jamais vu autant de cailloux, ni qui montaient si haut. Elle leva une patte, prudente et attentive, au poids de cette carapace qu’elle n’avait jamais remarquée jusque-là.
    Elle soupira.
   Elle n’avait pas le choix, malgré tout. Elle entendait au loin le bruit effrayant de la tondeuse que cet homme avait mis en mouvement, et elle aussi par la même occasion. Elle n’en revenait pas, de se retrouver ainsi expulsée de son nid douillet, d’un coup, avec brutalité, presque violence. Ma foi, elle dormait bien au chaud sous son lit de feuilles depuis de longs mois, ou peut-être plus ? Elle ne savait jamais, elle ne comptait pas le temps de cette façon. Elle se contentait d’attendre et de voir venir, ce que la Nature lui apportait, ce que les saisons offraient. Elle devait admettre que c’était confortable. Elle n’avait qu’à assister au ballet furieux que le monde libérait, pour suivre le mouvement, à son petit rythme mesuré. Elle ne s’en plaignait pas, pas du manque de diversité, ni de la répétition immuable, mais parfois, elle s’interrogerait néanmoins, sur cet étrange sommeil qui la saisissait d’un coup, au sortir de l’été, une torpeur lourde, mais confortable aussi, qui la plombait, l’ensevelissait, la cajolait jusqu’à ce qu’elle cède, qu’elle s’abandonne à son appel langoureux.
    Elle aimait cette vie, petite certes, mais rassurante et plaisante à la fois. Elle confiait aux autres le soin de se mouiller, de s’agiter, de transpirer, tandis qu’elle avançait à l’abri des taillis, à l’ombre propice aux rêveries. Car elle adorait cela, les rêveries. Ne plus bouger, rentrer la tête, un peu, et se laisser aller à vagabonder d’images en sensations, sans angoisse, ni projet. Elle aurait bien continué sans coup férir, si cet espèce de fou furieux ne l’avait pas débusqué, un matin, et entrepris de l’examiner sous toutes les coutures. Ah, elle n’avait pas aimé cela, cette impression de n’être qu’un objet entre les mains d’un démiurge invisible et immense à la fois, qui la retournait comme une feuille, qui trouvait qu’elle ne pesait rien, qu’elle était drôle aussi, avec sa petit tête et son cou fripé. Elle l’avait haï alors, cet humain, ce fou qui ne connaissait rien à son petit monde à l’abri, sa petite vie tranquille, qui se jouait d’elle, ainsi qu’un trophée. Quand il l’avait reposée, elle tremblait, elle le fossile immuable, le marqueur de temps, d’avoir été secouée, violentée, soudain. Elle s’était empressée de retourner dans sa haie, furieuse autant qu’effrayée, d’avoir ainsi été exposée. Et elle n’avait plus bougé, de longues journées, cailloux parmi les brindilles, camouflée et terrée, à l’abri, à l’abri surtout !
    Et il y avait eu ce vacarme, cette tempête, ce tremblement de terre. Elle n’avait jamais connu cela jusqu’ici. Un orage par-ci, par-là, un hennissement, mais ce choc de métal, cet arrachement inouï. Elle avait compris que plus rien ne serait comme avant. Alors elle était partie, pour fuir ce dément et sa mécanique de l’enfer.
    Elle n’avait pas été bien loin. Elle ne connaissait pas vraiment ce qui l’entourait, hors les clôtures et le ciel bleu, qu’elle aimait tant. Il y avait d’abord eu ce ruisseau, comme un barrage fluide qui emportait tout. Elle était restée pétrifiée, encore, une nouvelle fois, devant cet obstacle incongru. Vaincue par des gouttelettes ? Abattue par du liquide ? Elle avait ragé. Elle avait avancé, patte après patte, jusqu’à dénicher ce pont, cet espoir fou de dominer le torrent, elle l’avait traversé, heurté ce bitume froid, couru presque, sur ce macadam mortel, pour rouler dans le fossé de l’autre côté.
    Elle avait pu souffler, pas très longtemps cependant. Quand elle avait relevé la tête, elle avait vu un mur, de pierres et de bois, de futaies et de cailloux, cette montagne immense, au pied ce laquelle elle venait de s’échouer. Elle les avait maudits, tous, les dieux et les elfes, les renards et les hommes, de lui imposer cela, cette fuite, humiliante, alors qu’elle était si bien. Mais ils ne la connaissaient pas, elle leur montrerait, elle allait le faire, grimper, quoi qu’il en coûte, pour mettre le plus d’espace entre elle et eux.
    Alors elle avait progressé, lentement, car cela montait, dur et droit. Elle faisait des pauses parfois, des courtes siestes, mais elle avançait. Heures après heures, jours après jours, nuits après nuits. A la fin, elle ne savait plus trop pourquoi elle faisait cela, mais elle continuait, en évitant les ombres tournoyantes des aigles là-haut, des rats aussi.
    Et il y a eu ce matin. Il n’était plus question de réflexion. Elle avait faim, elle avait soif, elle avançait. Il avait fallu que soudain, elle voit le bleu, les nuages, le vert là-bas, pour comprendre qu’elle l’avait fait. Elle avait atteint ce sommet, cette étendue devant ses yeux le confirmait. Mais elle était restée là, perdue, perplexe : tout cela pour quoi, au fond ? Et maintenant, je fais quoi ? Je redescends et recommence mon périple, entre peur et maux, entre terreur et perte ?
    Elle a alors choisi de rester là, de s’arrêter, d’attendre elle ne savait trop quoi, mais après tout peu importait.
    La nuit était arrivée, d’un coup, elle avait vu les étoiles s’allumer une à une et la saluer. Elle n’avait rien compris, elles avaient toujours été là, non, mais c’est comme ci elles lui parlaient soudain. Elle n’avait pu faire autre chose que sourire, et rire aussi, quand elle l’a vue : cette lune, énorme et rousse, pan, devant l’horizon. Elle n’en revenait pas de sa beauté. Et pendant toutes ces nuits, elle dormait, ratant ce spectacle de roi. Elle en pleurait, presque, de sa bêtise, de tout ce temps perdu, à se cacher, à s’enfouir, tandis que le ciel l’attendait.
    Alors elle s’est dressée, elle, la petite tortue de terre. Elle a poussé sur ses pattes, elle est sortie, incroyable, de sa carapace, cela ne se peut pas, mais peut lui chaulait, elle le voulait tant maintenant. Elle a crié de joie, si, si, quand elle s’est retrouvée toute nue, offerte aux rayons doux et froids.
   Et elle a ouvert le bras, car elle en avait maintenant. Elle les a écartés, jusqu’à embrasser tout ce ciel, toute cette lumière, et les prendre sur son cœur qui battait fort, fort, de tout ce bonheur. Elle s’en envolée, en fait, de cette hauteur, vers un paradis bien plus beau, qui la guettait sans oser la prévenir qu’il était là. Qui la voyait peureuse et petite, alors qu’elle était immense, sans fin, et qu’elle avait tant à donner.
    Il reste une carapace renversée, au haut de ce sommet, mais personne ne peut savoir qu’un ange l’habitait.

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