L'araignée

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Elle est énorme, monstrueuse. Elle est noire bien sûr, comme le désespoir. Et elle est là tout le temps, vautrée, indécente et obèse. Elle est bien, elle, elle ne bouge pas, elle n’a qu’à se repaître, de chagrins et d’angoisse, de tristesse et d’obscurité, de larmes et de rage. Elle adore cela, elle se gave, elle n’arrête pas, elle grossit, sans arrêt, comme si elle allait exploser à force d’ingurgiter tous ces sentiments sombres, ces pleurs, cette solitude. Elle ne pouvait trouver meilleur endroit, pour faire son nid. Dans ta tête, dans le creux des rêves et des espoirs, dans les plis des envies et des désirs. Elle s’est installée, tranquillement, sans se presser, elle savait qu’elle avait tout le temps, pour se nicher, se cacher, se faire discrète, le temps que le choc arrive, qu’il la libère de sa petite prison, qu’il laisse sortir l’ignominie de son antre où elle était tapie. Et c’est ce qu’elle a fait, c’était facile, tu ne t’y attendais pas, et pour cause, tu étais heureux en ce temps-là, tu rayonnais. Il y avait l’amour, il y avait un foyer, les enfants, les projets. Mais elle s’en fichait, de tout cela, tout ce qu’elle voyait, c’était cette énergie dont elle allait se gorger, qui la fortifierait, jour après jour, mois après mois, années après années. Car elle en était là, à planifier son petit massacre sans se presser, à tisser un fil, puis deux, puis plein en même temps, elle tissait sa toile avec précision, comme un orfèvre de mort, qui sait que le choix est sien, qu’elle n’a rien à redouter, que de toute façon, elle arrivera à ses fins. Et cela a failli marcher. Elle était tranquille, sûre de son petit business, de son macabre ouvrage, de ses talents mortuaires, elle avait eu l’occasion de les pratiquer ailleurs, sans arrêt, passant d’un corps à l’autre, d’une victime à la prochaine, d’une âme à sa voisine. C’est son rôle, sa mission, de s’asseoir sur les êtres et les choses, de les posséder, de les étouffer, de les agonir, mais sans rien faire, c’est ça le pire. Elle a juste à titiller, de temps en temps, et elle regarde les dégâts que provoque son petit salut. Elle est lâche au fond, elle ne vaut rien, elle n’est pas mieux que ces déchets que l’on broie au fond d’un conteneur d’où elle n’aurait jamais du sortir ; elle est faite pour l’enfer, pour les tréfonds, elle n’a rien à faire dans la lumière de ce monde, et dans ta tête non plus. Elle redoute plus que tout que tu en prennes conscience, que tes tremblements sont sa force, que tes larmes sont son miel. Elle est peureuse, en fait, elle est minuscule, toute petite, minable aussi. Elle le sait bien, mais elle ne le dit pas. Elle se contente de jouer les fiers à bras, de faire tonner les éclairs et le tonnerre dans sa grotte, mais pour faire illusion. Et ça marche la plupart du temps, car ils ont tous trop peur de la regarder en face, c’est vrai. Elle est moche, elle est grasse, elle est velue, elle est tout ce qui est effrayant, mais le plus fort, c’est qu’elle est ce que tu veux, même sans le demander. Elle est là pour t’arrêter, pour te stopper dans ton élan, pour t’écraser sous un fardeau que tu construis peu à peu, en la regardant te manipuler. Elle ne craint rien tant que tu trembles, tant que tu crois que c’est elle la plus forte, alors que non. Tu ne le sais pas, mais tu as déjà gagné. En traversant toutes ces années, la tête haute et le verbe fort, en luttant contre la paralysie de la peur et des yeux des autres sur toi ; tu ne le sais pas mais tu es fort, de cette bataille rangée de tous les instants, qui ne te laisse aucun répit, qui te trouve exsangue chaque matin ; tu es fort, tu es déjà loin, loin de ce petit monde de cancrelats, de vermines, qui essaye de te tirer vers le bas. Tu as choisi ce combat pour te dépasser, pour te prouver que tu peux, et c’est le cas. Mais il est temps de passer la main, il est temps de laisser tomber, il est temps de décider que cette chose n’est pas toi, que tu la domines en réalité, que tu la chevauches, qu’elle n’est qu’un jouet entre tes mains, que ta poigne est puissante, que ton bras ne faillit pas, que tu piétines tous ces monstres des abîmes et des cieux, que tu es un ange exterminateur qui les vaincra, tous, et pour l’éternité. Ce n’est pas facile à admettre, bien sûr, faible et tremblant, mais c’est justement ce statut qui t’octroie ce droit. Tu n’aurais pas pu arriver jusque là sans cette lutte souterraine, sans cette misère subie, sans ces nœuds au ventre. Tu as choisi de te dépasser, dans la douleur et dans le noir, parce que tu sais que tu vas réussir, que tu as déjà vaincu, par le passé, bien pire, que cette chose qui te dévore le cerveau ne pourra pas aller plus loin, qu’elle mourra avec toi, qu’elle n’embêtera plus, ni tes enfants, ni les leurs après. Tu es la fin de ce cycle maudit, le cul-de-sac au fin duquel la bête sombrera ; tu peux en être fier, et les autres après toi. Tu fais un combat inhumain, dément, et pourtant, tu es encore debout, tu souris, si, si, je le vois, et tu le mérites bien ; le repos n’est pas loin, la lumière aussi. Il n’est pas question de mort, pas du tout. Il est question de vie, de transcendance, d’élévation, de caresses et de douceur, d’abandon, de vitesse et d’éclat, de morceaux d’étoiles partout. Car tu en es un aussi, que tu le veuilles ou non, tu appartiens à cette multitude que tu as laissée mais qui t’attend, plus loin, qui te regarde te débattre et te noyer, sans pouvoir rien faire, en pleurant, mais ils savent que ce qu’est qu’une seconde, qu’un instant dans l’éternité, que tout cela sera oublié, vite et enfin, quand tu terrasseras cette chose lugubre, quand tu la piétineras, d’un coup de talon, d’un seul, sans regret ni rage, simplement parce qu’il faut, parce que tu es l’homme pour cela, parce que personne d’autre n’a osé, avant toi, s’aventurer aussi loin, partir dans de telles contrées, de souffrance et d’humiliation, de solitude et d’effroi. Il faut être géant, énorme, pour arriver à faire cela. Il faut être un héraut, un demi-dieu, mais pas ce petit humain que tu t’obstines à croire être. Tu es bien plus que cela, tu n’en es pas conscient. Tu es la lumière, le rayon purificateur, la lance qui terrasse le dragon. Et tu le vaincras, sans aucun doute, à la fin, quoi qu’il se passe, ce sera terminé. Il n’y aura plus de doute, plus de hantise, plus de cauchemar. Juste la sueur du combat, juste la douceur d’un lit, juste le repos mérité. Jusque-là, ils sont tous avec toi, à tes côtés, aimants et fiers, te regardant, t’encourageant, même si tu ne les entends pas. Ils sont ta famille, ils sont tes frères, ils sont présents, du début de la naissance à aujourd’hui. Si tu pouvais sentir leur amour, leur force, tu comprendrais. Essaye un peu. Arrête-toi, pose toi, ferme les yeux, et écoute les battements de ton cœur qui te guideront vers eux. Tant d’amour, tant d’amour, pour toi, pour l’éternité.

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