La barrière

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    La petite fille se tenait assise en équilibre, sur une barrière en bois. Elle était immobile, elle avait posé ses talons sur la rambarde, et les mains de chaque côté. Et elle restait sans bouger depuis un certain temps déjà, et, même si elle ne l’avouait pas, elle commençait à avoir mal aux fesses. En plus, il faisait chaud, le soleil brillait blanc dans le ciel de l’été. Mais elle ne cillait pas, non, elle ne voulait plus faire un pas, plus progresser, c’était décidé. Elle avait atteint la limite du champ familial, c’était déjà bien, elle ne voyait pas pourquoi elle ira plus loin. Mais en fait, si, elle voyait, et très bien même : c’était juste devant ses yeux. La rivière qui brillait en contrebas des prés, sa fraîcheur, son onde parfumée. Les arbres qui oscillait avec douceur, leur ombre propice à la rêverie.
    Mais non, hors de question ! Elle ne connaissait pas, elle n’irait pas ! Elle continuerait à s’agripper à cette barrière, tellement fort que les jointures de ses doigts commençaient à lui chauffer et les jambes à peser.
    Mais non, elle résisterait, elle était très contente de son champ, de sa petite maison, de son verger et son potager. D’accord, il n’y avait pas d’eau comme celle qu’elle voyait là-bas, mais le puits faisait tout aussi bien l’affaire, avec son seau en bois et sa vieille poulie : tirer avec force chaque matin, pour arroser, se râper la peau, se mouiller les pieds, mais ce n’est pas grave, on s’y faisait. Et puis son père l’avait toujours dit : elle était costaud, un vrai garçon manqué ! Il était content d’ailleurs, il la poussait à développer sa force, son courage et sa vitalité.
    Sauf qu’aujourd’hui, elle avait mis une robe, une jolie, une de celle légère à petites fleurs des bois, jaune, avec un liseré. Sauf qu’aujourd’hui, elle avait mis ses bottines, ce qui n’avait pas de sens, pour traverser les champs. Sauf qu’aujourd’hui, elle avait noué ses cheveux blonds avec des rubans, qui voletaient dans l’air, libérés.
    Alors que faisait-elle là ? Elle le savait, pour sûr. C’était ce garçon, costaud, encore plus qu’elle et avec des yeux rieurs et doux. Lui, il avait sauté cette barrière d’un bond, sans même y faire attention, et il avait plongé dans l’eau, tout habillé. Ça l’avait fait rire, bien sûr, et maintenant elle était sacrément embarrassée, il lui faisait des grands signes, dans le courant, tout mouillé, pour qu’elle vienne à lui.
    Mais ça non ! Chacun à sa place, s’il voulait attraper un rhume, libre à lui.
    Il faisait de plus en plus chaud cependant. Elle dégoulinait, elle n’en pouvait plus, mais ce n’était pas grave, elle avait connu pire, largement. Cette fois où sa poupée avait été déchiquetée par le chien, ça oui, c’était douloureux, ou quand le gros percheron lui avait marché sur le pied, aussi. Alors transpirer, assise ou pas, pff, même pas mal du tout !
    Enfin, si, un peu, mais pas au corps, à l’esprit. Elle ne se reconnaissait plus. Elle qui sautait partout, qui courait à n’en plus finir, que rien ni personne n’arrêtait : là, une barrière toute bête, si.
    Absurde, non sens, en plus, elle était attendue ! Le garçon avait été rejoint par deux enfants, et ils s’amusaient comme des fous en bas.
    Elle commençait à vaciller. Et ça l’énervait. De ne pas être celle qui l’avait décidé, de ne pas avoir choisi ce chemin, de se retrouver coincée, par sa seule tête de mule en fait.
    Car c’est bien de cela qu’il s’agit : la barrière n’a jamais été là. Elle était d’ailleurs surprise quand elle s’est cognée dedans. Elle ne savait pas qui l’avait posée, sans lui dire de surcroit, jusqu’à ce qu’elle comprenne qu’elle n’était que dans sa tête, c’est ballot. Oui, dans cet endroit qu’elle cache secret, dans cette petite grotte toute douillette. Elle l’avait tapissée de tentures et de coussins, elle s’y réfugiait parfois, quand ils voulaient tous l’emmener là où elle ne voulait pas aller. Elle n’avouera jamais cela, mais c’est un refuge en fait, contre la peur d’aller voir de l’autre côté, de franchir ce ridicule tas de bois, de s’élancer dans la pente, en criant de joie.
    Elle se torture toute seule, c’est bizarre. Elle refuse ce qui lui tend les bras. C’est sûr que le champ est sympa, tout bordé de haies, tout plat. Elle le connaît pas cœur, elle ne s’y perd jamais, elle pourrait même le dessiner les yeux fermés, alors que cette rivière, ces arbres, c’est nouveau, c’est loin de son petit confort, de sa minuscule sécurité. Elle le sait tout cela, mais elle se cabre, elle s’agrippe avec frénésie, pourquoi ? Pour rien, elle doit se l’avouer. Elle sait qu’elle sera guidée, par ces trois qui y sont déjà, que si elle perd pied, ils la rattraperont, qu’ils pourront jouer à ces jeux inédits, utiles et vibrants, et non pas continuer à labourer ce champ mille fois parcouru qui ne produit plus rien de bon, de nouveau.
    Elle préfère quoi, en fait ? Finir desséchée sur ce bout de barricade qui n’appartient qu’à elle, ou la faire exploser, libérant son audace et son énergie enfin retrouvée ?
    Elle veut quoi ? Les regarder partir  au loin, tous les trois, sans pouvoir rien faire d’autre que de pleurer d’incompréhension ? Ou plonger avec eux dans ces courants chauds et accueillants, partir à l’aventure vers des terres inexplorées ?
    Il n’est pas besoin de répondre, elle sait tout cela, elle n’arrête pas d’y penser, jour et nuit. Elle ne le dit pas, mais cela se sent, elle est épuisée de cette routine qui ne la surprend plus, de ces gens qui reviennent tout le temps, dans ce champ, avec les mêmes questions, les mêmes remarques, ça la fatigue, ça la mine, ça se voit, elle ne peut plus faire semblant
    Alors qu’attend-t-elle sur cette barrière morte, les cheveux au vent ? Qu’elle coupe ses rubans et qu’elle les regarde s’envoler, qu’elle jette ses bottines et qu’elle foule l’herbe au pied, qu’elle enlève sa robe, oui, toute nue, et qu’elle plonge dans l’eau fraîche et pure. On s’en fiche de la voir telle qu’elle est, ses cicatrices, ses pieds bosselés, ses jambes tordues, c’est ainsi qu’elle est née, belle comme un cœur et forte aussi. Qu’elle ose retrouver cette pulsation qui l’animait et l’a guidée jusqu’à lui. Car oui, elle peut le reconnaître, elle s’est laissée embarquée, elle ne serait jamais allée si loin ce garçon n’avait pas filé comme une flèche dans cette direction. Ce n’était pas prévu, et c’est tant mieux non ? Elle voulait une petite vie rangée, bordée, carrée comme un champ ? Elle l’a eu, c’est fini, maintenant, l’espace infini l’attend, avec ses étoiles et ses comètes, ses terres et ses soleils, ses milliers de vies, qui lui rappellent ce qu’elle a été : un astre vibrant et puissant, une boule d’énergie, que rien ni personne ne peut contenir, plus maintenant qu’elle a vu ce qui l’attendait, et qu’elle n’a d’autre choix que de plonger, d’un coup, sous peine d’avoir mal, de plus en plus, sans fin.
    Elle ne sera plus une petite fille, mais une sirène, de celle qui ondule et qui file dans les vagues et l’écume, impatiente de tous ces océans à parcourir, parce qu’enfin, elle aura osé regarder dessous la surface, au fond des gouffres infinis, où brille une perle, unique et blanche, sa destinée.

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