La porte

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

     Ils demeurent ainsi, sur une hauteur. Ils ne bougent pas, comme absorbés par le vaste espace qui s’étend autour d’eux. Ils semblent ne plus faire cas, ni des constellations au-dessus, ni du temps suspendu. Ils sont redevenus de simples enfants, de ceux qui se seraient faufilés, hors de la maison où des adultes riaient et mangeaient, profitant de leur liberté inattendue, pour franchir ce portail, celui-là au fond du jardin, qui donnait sur la rivière, et seraient montés dans la barque amarrée, larguant les amarres, enfin.

    Ils ne sont plus des gamins, loin de là. Ils ne peuvent plus prétendre à cette insouciance bénie des heures où n’importe que de grandir et de jouer. Ils savent qu’ils n’ont plus droit à cette légèreté, cette candeur, que le rôle qui leur a été dévolu impose rigueur et responsabilité. Ils ont malgré tout cette chance, celle de pouvoir être deux, sans jugement, ni comparaison, juste avec la présence de l’autre, à côté. Leur vagabondage dans les limbes, de concert, offre cette joie simple et inouïe de partager, d’échanger, d’apprendre aussi. Ils peuvent alors retrouver un peu de cette jeunesse qui les a fuis, de cette griserie de l’interdit, même si ce n’est qu’illusion, elle vaut la peine d’être tentée à nouveau. Ils savent cependant qu’un seuil a été franchi, cette fois. Il leur est impossible d’alléguer que cela n’a pas eu lieu, plus maintenant. Le grondement qui résonne ne trompe pas. Alors ils restent immobiles, afin d’essayer de sauver les apparences, de garder l’illusion d’une maîtrise, de croire que tout peut encore se rattraper.

    Des ombres strient le ciel, ou ce qui en tient lieu, au-dessus. Il est difficile de distinguer la voûte céleste de l’espace d’où ils viennent de jaillir. Il y a autant d’étoiles que de chimères dans ce qu’ils contemplent. Ils n’avaient pas prévu de venir si loin, mais c’est aussi pour cela qu’ils sont partis ; ils ne savent pas s’arrêter, ils sont incapables de simplement vibrer, il leur en faut plus, il leur en faut trop. Cela devait se produire.
    Les ombres fusent, en tous sens. Ils n’ont pas peur, pas de celles-là. Au contraire, ils les attendaient, et ne se lassent pas de les observer. Les dragons sont toujours les premiers à arriver, leur rapidité bien sûr, mais aussi leur intelligence légendaire. A les voir s’élancer à l’assaut de ces mondes nouveaux, il est loisible d’espérer que les dégâts ne seront pas trop grands, du moins au début. Si ces maîtres ouvrent le chemin, il reste une petite chance qu’ils se gardent quelques univers, qui resteront alors en lisière des combats.

    Ils ne se parlent toujours pas. Cela est superflu. Les couleurs qui sourdent autour résonnent de questions et de regrets. Tout était si simple pourtant, ils auraient pu se retourner, voire revenir en arrière, juste à ce seul instant. Quand ils l’ont réalisé, il était tard, ils étaient trop loin, quelle ironie ! Alors qu’ils traversaient espace et temps, sans coup férir, d’un souffle, ils ont oublié l’essentiel, l’évidence.

    Les dragons ont désertés le ciel, ils doivent maintenant être posés, découvrir leurs nouvelles Terres, telles des cadeaux inespérés.

    Ils redoutent ce qui va suivre après, car l’ordre est toujours le même, et d’ailleurs, la voici. Ils ne distinguent rien, ainsi qu’à chaque fois, juste cette masse compacte, dense, mais mouvante et venimeuse. Une putréfaction visqueuse et grouillante, le Mal absolu, non pas incarné en une seule entité, sa force est dans sa diversité, mais répondant présent à chaque opportunité qui lui est offerte. Ils ne peuvent retenir un frisson, devant cette puissance immémoriale et infinie. Ils sont conscients qu’elle ne pourra s’établir partout, mais de la voir se répandre, telle une souillure sur un linge vierge, donne à pleurer ce paradis perdu. A cause d’eux, ou d’elle plutôt.

    Ce qui survient ensuite est encore prévisible. Ils sont les charognards, armés et blindés. La horde de vaisseaux fonce d’un jet, pour asservir, coloniser, et étendre des empires. Ils sont comme des tiques qui s’acharneraient à puiser le sang d’espèces inconnues, préférant les faire mourir sous le joug que de leur offrir une civilisation. Tant de connaissances au seul service de la guerre et du pouvoir, c’en est effarant dans sa reproduction systématique et destructrice.

    L’espace s’apaise, un moment.

    Ce qui vient après est aléatoire, parfois inexistant. Si quelque chose survit à ces déferlements, il sera bien temps de s’y intéresser.
    Cela aurait pu être différent. Ils auraient peut-être réussi à se glisser sans heurt, ni bruit, dans ces mondes inexplorés et nouveaux. Ils l’avaient toujours fait jusque-là, prudents et aguerris. Il y a tant à découvrir, à observer, à apprendre, alors pourquoi, cette fois-là… Lui était passé le premier, il ne voyait aucune raison de ne pas essayer. Il s’était retourné, en une provocation manifeste, pour voir sa réaction. Cela n’avait pas manqué. Elle n’avait pas attendu qu’il lui montre le chemin, elle s’était élancée sans même prendre la peine de le considérer, telle une étoile filante, et il s’était lancé à sa poursuite, musardant, batifolant, tandis que l’irréparable avait été commis, déjà.
    C’est elle qui avait pâli, la première, lorsque la vibration s’était fait sentir. Elle avait compris tout de suite et elle l’avait regardé, l’inondant d’une tristesse inconnue, grise et voilée. Il lui avait souri, en un rempart dérisoire, conscient qu’il n’y pouvait rien changer.
    Ils s’étaient alors assis, là, incapable de rien d’autre que d’être ensemble, une dernière fois, au vu de ce qui s’annonçait, inéluctable et sans fin.

    Plus rien ne se manifeste. Le ciel est vide, d’une beauté froide, calme soudain, comme après un ressac inattendu.

    Il n’essaye pas de la retenir, il n’y a pas d’autre issue. Il a compris qu’un nouveau chemin s’amorce, où ils se croiseront sans pouvoir se pardonner, liés par leurs devoirs et leurs serments.
    Elle lui dit tout son amour, mais elle n’a pas besoin. Elle se doute qu’elle ne le reverra plus, du moins pas sous cette forme. Elle le quitte alors et part affronter ce qu’elle a provoqué. Elle va essayer, dans cette vie, et toutes les autres aussi, jusqu’à la folie, jusqu’à oublier ce qui l’anime au fond.

    Il suit son aura, tandis qu’elle se dissout dans l’éclat des étoiles. Il devine qu’elle va vouloir réparer ce qui a été consommé, même si c’est impossible. Il doit la convaincre, lui montrer, à chaque nouvelle rencontre, sur ces planètes visitées, la vanité de son action. Il ne peut pas la laisser se perdre ainsi.

    Un frère et une sœur qui se disputent, bardés d’expériences et de mémoires, peut-être, mais vexés de leurs propres erreurs et refusant de les dépasser. Ils se condamnent, seuls, à l’errance : lui en s’obstinant de la raisonner ; elle en voulant rétablir l’équilibre qu’ils ont modifié. A refermer cette brèche qu’ils ont laissé béante. Ce passage entre deux mondes qui n’auraient jamais dû se croiser. Et personne ne le demande, pourtant.

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