Le chameau

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Le chameau ne se sentait pas bien. Il était embêté : ce n’était pas une bonne idée, au beau milieu du désert, loin de tout et des siens. Il se demandait d’ailleurs ce qu’il faisait là. Certes, il était un chameau de trait et il accompagnait les caravanes de bédouins, mais là, il était parti tout seul ; il avait planté son maître, ses sacoches et avait trotté dans les dunes tout droit. Enfin, façon de parler. Essayez donc de tracer une piste dans le sable et on en reparlera. Pourtant, le chameau était doué pour cela, un des meilleurs mêmes : mener, tracer, suivre aussi parfois, mais il n’aimait pas cela. Il préférait être en tête, devant, à humer le sable chaud que ses sabots soulèvent, à sentir le perles d’eau de rosée le matin, à voir le sable gonfler sous le vent et se mettre à l’abri vite fait. Son rôle était de mener, mais il se sentait à l’étroit. Il a donc décidé d’essayer son propre chemin… et le voilà perdu ! En réalité, pas franchement : le désert était son jardin, mais plutôt perdu dans sa destination. Il ne savait pas vers quoi aller soudain. A gauche, du sable, devant, des cailloux, derrière, le village étriqué. Alors il restait planté, sous le soleil qui se levait, et ce n’était pas un bonne idée : bientôt, il fera 50°C et lui sera caramélisé. Certes, il peut tenir longtemps, c’est sa spécialité, les traversées rudes et longues, mais une nouvelle fois, il lui fallait un objectif, une direction. Et ce matin, point, nada, le vide, le néant. Il était déçu, de sa propre imagination, limitée, de ses envies, floues, de ses ambitions, évaporées. Il stagnait donc, tout droit, planté tel un bâton, à ne rien décider. C’était ridicule, surtout venant de lui : on aurait dit un gamin paumé, lui le chameau vénérable. Il finit par se dandiner, histoire de se donner une posture, pour ne pas avoir l’air de rien, encore une fois. Car il attachait une grande importance au regard que portaient les autres sur lui, sa haute stature, ses membres déliés. Il comprenait ainsi, ses sabots ensablées, qu’il n’était pas lui-même, qu’il ne faisait que répondre aux demandes des autres, voyageurs, étrangers, bédouins, qui avaient besoin de lui et le hélait comme un taxi. C’était désagréable, hein, de se sentir soudain comme une valise qui l’on remplit sans pourvoir choisir sa destination. Tant qu’on ne le sait pas, on suit le mouvement, mais en ce matin, il ne pouvait plus y couper, il avait compris. Il n’était plus un chameau mais une baudruche, que l’on gonfle d’air pour l’envoyer valdinguer, pour la jeter par ci, par là, pour la regarder s’égarer et en rire.
    Le chameau se secoue. Non vraiment, il n’aime pas ça. Il lui faut prendre une décision : devant, sur le côté, un peu de biais. Il doit se forcer, il doit se faire violence, c’est étrange comme sensation, de devoir soudain être responsable de soi, de ses actions, de ses desseins. C’est simple : c’est ça ou il crève, de lâcheté et d’immobilité. Qu’il comprenne enfin tout ce qu’il peut ; qu’il use et abuse de ses longues jambes pour galoper dans toutes les contrées ; qu’il puise dans ses réserves d’eau à foison, mais pour une bonne cause cette fois, son destin. Qu’il laisse à d’autres le soin de trouver un esclave, de battre les flancs d’un pauvre animal perdu. Il n’est plus de ceux là, ou une fois encore, il est mort.
    Avance, bouge, le sens, on s’en fout, mais il est temps, de se mouvoir, de découvrir, de sortir de ce désert et de parcourir des paysages inédits, gorgées de verdure et de pluie, des contrées où il n’aura pas à craindre de se perdre ou d’avoir soif, il sera partout chez lui, des villes où il sera regardé comme le roi, comme une bête mystérieuse et belle et non un minable animal de trait. Il doit se lancer, sans plus hésiter, il doit lever au moins un pied, puis un autre et après, il verra, tout s’enchaînera, il n’aura plus à se poser de question, les surprises et les cadeaux arriveront d’eux-mêmes, tout cuits, n’est pas magnifique tout cela ?
    Alors vas-y, animal têtu, ou tu te condamnes à être desséché.

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