Le champ

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    La petite fille est allongée. Seuls les bords de son chapeau dépassent des herbes folles et des fleurs des prés. Elle regarde les nuages dans le ciel, qui défilent : un lapin touffu, une bouée ronde, un soleil pelucheux… elle rêve ce qu’elle voit, à travers ces brumes d’eau. Parfois, elle ferme les yeux, pas très longtemps, car refluent aussitôt les pensées noires, celles qu’elle chasse dans ces bulles de songes. Elle n’aime pas cela, aussi elle se force, à recommencer, elle s’oblige à dériver.
   La Nature l’aide aussi. Un sifflement d’une marmotte, le cri d’un épervier, un éboulement de rochers, et son attention se focalise, soulagée et ardente, vers l’origine de ces bruits. Le monde comme un échappatoire, les êtres tels des fenêtres, pour regarder loin, à travers eux, et ne pas penser à soi.
    Elle peut rester des heures, des jours ainsi. Elle change de place parfois, pour prétendre qu’elle n’a pas besoin de ce rituel, qu’elle peut le changer à volonté. Mais le champ n’est pas si grand. Il y a toujours un moment où elle revient à sa position favorite : celle où elle ne bouge pas, où elle regarde le soleil s’écrouler derrière l’horizon. Elle en frémit à chaque fois, de ce bref espoir que tout va recommencer, et que cette chose n’est pas arrivée. Il lui faut alors courir très vite, quand les derniers rayons ont disparu, que les ombres s’allongent. Elle ne veut pas assister à cela, à cet envahissement de la noirceur, partout. Elle veut de la lumière, des étoiles. Elle n’avait pas prévu cet astre sombre et son déferlement. Elle aurait pu, elle était grande pourtant, et aventureuse aussi. Mais elle a failli, elle le sait. Elle n’aurait pas dû s’aventurer si loin, pas comme ça. Elle essaye de le conjurer depuis. Elle ferme tout, les portes, les gués, les rues, tout ce qu’elle peut cadrer, clôturer, barricader, elle s’y emploie, en une répétition maladive de cette action qu’elle a manquée.
    Seul ce champ l’apaise, la calme, par sa finitude, son petit univers, minuscule répétition des espaces qu’elle a déjà traversés. Elle sait que c’est puéril, mais l’insouciance devient une obsession, un paradis perdu qu’elle veut recréer, malgré le temps qui a passé, malgré ce qui a déferlé, inéluctable et irréversible.
    Alors elle rêve, qu’elle répare, ou qu’elle oublie, que ce n’est pas arrivé, qu’elle n’était pas là, que personne n’a vu. Elle répond à la mésange, elle se roule dans la mousse, elle écoute l’arbre pousser. Ils l’accueillent sans question, ils la bercent, de douceur et d’illusion, mais le jeu cesse toujours. Et chacun reprend le rythme de son évolution. Elle se retrouve seule, encore, et encore, tel qu’elle l’a voulu. Et elle pleure, en cachette, car il ne faut pas qu’on la remarque. Elle n’a pas le droit, elle ne s’autorise pas. Elle a déjà échoué, tout le monde l’a appris. Alors elle fait comme si, elle pouvait tout retenir encore une fois. Mais c’est dément, c’est impossible, c’est l’océan qui défonce la porte fermée avec un loquet, c’est l’ouragan qui arrache la fenêtre et emporte les volets, c’est la Terre qui s’ouvre et engloutit la maison. Comment se protéger de ce qui est en mouvement, avant, après vous ?
   Le champ est la seule réponse qu’elle a trouvée : rétrécir jusqu’à ne plus être remarquée. Une lilliputienne avec l’ombre d’un géant. Un soleil dans une bougie. Un Everest dans un caillou.
    Mais cela ne sert à rien.
   Tous ont compris qu’elle est là. Ils attendent simplement qu’elle revienne, qu’elle reprenne sa place. Au centre. Enfin.
    Il faut grandir maintenant. Et accepter de se perdre, parfois. Ce n’est pas si grave, c’est la Vie

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