Le chaton

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Petit. Mignon. A croquer. Un chaton, quoi. Blanc et tigré, les yeux verts, et un air surpris. Il y a de quoi. Ce qu’il vient de voir dépasse l’entendement.
    Une maison, un lieu de pierre et de bois, lui qui n’a connu que les taillis.

    Il s’approche, à pas feutrés, afin d’entreprendre d’escalader le perron. Il y arrive, avec difficulté, pensez, une telle hauteur pour un si petit fauve, ce n’est pas loin d’être son Himalaya.
Puis il progresse, doucement, se concentrant sur les sensations de ses coussinets sur le bois mouillé par la rosée du matin. Il secoue ses pattes, délicatement, cela le rafraîchit.
    Et il s’arrête, le nez en l’air, concentré.

    Une bouteille, unique et posée sur le tapis devant l’entrée. Une odeur douce et incomparable, une couleur bizarre, entre la nacre et la flaque de pluie. Il n’a jamais rien vu de tel non plus. Décidément, cette journée est pleine de surprises et d’inédits.

    Il s’avance, avec précaution, tend la patte, d’un geste mesuré.

    Ça y est, il l’a touchée ! Un contact froid et humide, bizarre, encore une fois, mais pas de réaction.

    Il retente son exploit, avec plus de fermeté. Ami ou ennemi, il ne sait pas, mais il appuie, aussi fort qu’il peut, et soudain, l’attaque, imparable et brutale : la bouteille bascule d’un coup, manquant de l’écraser et explosant sous la chute du perron.

    Le chaton n’est plus là pour voir les dégâts. Il y a belle lurette qu’il est tapi sous l’escalier. Mais quand même, après un temps indéfini, pas un bruit, pas un mouvement, il pointe son museau.
    Il écoute, il sent… et frétille soudain : cette odeur… un délice, un cadeau ! Il sautille par petits bonds, s’approche d’une large flaque blanche et parsemée de bouts de verre éclatés.
    Il renifle, il lape, pour ne plus s’arrêter : le lait, ce nectar pour félin ! Il est ailleurs, il se régale, il est bien. Il ne reste plus rien.

    Il repart alors, le ventre tendu, quand, aïe, un bout de verre sous l’herbe caché. Il boitille, il est vexé, une trainée de pointillés rouges suit son repli, à la fois gâté et déçu. Le lait, ça pique ? Quelle drôle de découverte aujourd’hui !

    Il s’affale sous un vieux chêne, aux branches fatiguées. Il se lèche sa blessure, sans s’arrêter. Rien de grave, un apprentissage de la vigilance due aux vagabonds, aux vauriens qui pillent les provisions des autres ?
    Pas du tout ! Un hasard, une éducation, en aucun cas une punition. Il ne saurait y avoir de réprimande à qui ose, tout, seul et sans trop hésiter. Parfois l’on se blesse, parfois l’on rit, mais à chaque fois, l’on est gagnant, de la découverte du nouveau, de l’inattendu, de l’espace qui tout d’un coup s’est élargi.

    Nous devrions tous être des chatons, même grandis, avides de goût et de senteur, d’aventure et de surprise, sans se lasser, mais nous nous laissons aller. Nous abdiquons contre le quotidien, qui mouline nos désirs et nos rêves en une bouillie prédigérée. Quelle horreur, mais nous ne le réalisons pas, que trop tard, quand vient la nuit et que résonnent des cris d’effroi, de solitude et d’abandon.

    Être au monde n’est pas se renfermer, c’est s’ouvrir, sans arrêt, au risque d’être blessé, mais il n’y a pas lieu de regretter quoi que ce soit. Le don que l’on fait de soi est le plus beau cadeau que l’on peut faire à autrui, même s’il ne le mérite pas, parfois. En ce qui nous concerne, nous savons qu’il n’y a que félicité et tendresse, à partager, de gratuit, dans ce geste naturel d’accueillir et de donner.

    N’arrête pas, petit chaton, tu nous donnes une belle leçon. De vie, d’humilité, à nous qui croyons tout maîtriser. Tu n’es pas encore grandi, mais tu as déjà été bien plus loin que d’autres n’iront jamais.

    Bravo, et ne doute pas que cette maison t’accueillera bientôt, en un repos mérité et douillet, en une promesse de félicité, pour l’éternité.

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