Le circuit

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Il court, il court, mais qu’est ce que ça l’emmerde ! C’est bizarre pourtant, ils sont tous là à l’applaudir, à l’encourager, il a même vu des banderoles, des pom-pom girls, pour lui, le pauvre type en short qui fait des ronds.
    Il n’a jamais voulu ça, en fait. Au début, il était comme eux, le cul sur le béton des tribunes, à se curer le nez en zieutant les mouettes, là haut. De temps en temps, il jetait un œil vers la piste, rouge et blanche, qui serpentait en bas. Elle ne l’attirait pas plus que cela, en réalité, il la trouvait incongrue, avec cette couleur criarde, alors que lui, il préfère le bleu et l’azur.
    Il ne sait plus comment il est arrivé là d’ailleurs. Il croit se souvenir qu’il y avait une femme au début. Elle était belle, elle était stricte, toujours tirée à quatre épingles, tandis que lui jouait au morveux. Ils formaient un couple étrange, désassorti, d’une matrone et d’un lutin. Il la trouvait baroque, voilà le mot, comme un monument que l’on visite pour paraître moins benêt. C’est peut-être là qu’il a commencé à courir, après elle d’abord, puis après les objets qu’elle semait, de ci, de là, pour le distraire et peut-être l’accaparer, sinon, il y a bien longtemps qu’il serait retourné dans sa forêt. Il ne s’est pas rendu compte au début, il était juste un peu essoufflé par ces galopades surprises, plutôt sprints que courses de fond. Il lui a fallu s’adapter, petit à petit, rentrer dans le jeu, sinon elle se fâchait, et il ne voulait pas de cela. Ça le fatiguait, bien sûr, car elle n’arrêtait jamais. Il lui disait que ce n’était pas drôle, qu’il n’en pouvait plus, mais elle s’en fichait, à la fin, elle ne le faisait que par distraction, en un test bête pour voir s’il obéissait à ses injonctions.
    Il lui en veut encore aujourd’hui, elle l’a transformé en une espèce de lapin. Et il n’est pas un lapin, pas du tout, elle ne l’a jamais vu, jamais compris. D’ailleurs, il ne faut plus qu’il pense à elle, tant il se transforme en un monstre noir et ventru à son évocation. Lui, c’est un oiseau, un beau, un grand, tout en plumes blanches et striés, de ceux qui planent à mille pieds, dans le souffle des vents et avec les nuages pour seuls compagnons. Il se souvient de ces voyages là, longs et silencieux, en haut. Il en ramène encore des poèmes et des images, qui n’appartiennent qu’à lui, mais qu’il est temps de partager.
    Mais là, il court, c’est ballot. Et il est tout seul en plus, tout le monde s’en fout, il le voit bien ! Il les regarde, ces troupeaux de bobs et de baskets, des chips plein les mains, les yeux bovins. Il n’en peut plus de faire le clown, pour ceux-là. Ce n’est pas qu’il ne les aime pas, ils sont gentils, mais ils ne comprennent rien, rien à ce qu’ils voient. Ils sont collés sur ces gradins, ils ruminent, ils pètent, c’est marrant, mais c’est chiant aussi. Ca l’étouffe, tout ce peuple, toutes ces masses, toute cette apathie.
    Pourquoi il ne vole pas, bon sang ?!
   Ben, il faudrait qu’il enlève ces putains de chaussures d’abord. Elles lui font mal aux pieds, comme des boulets. Il commencera à sentir à nouveau le sol, même en caoutchouc, c’est rigolo, il verra, il se souviendra, des chatouilles sous les orteils, des guilis gentils.
    Puis il virera son maillot. Parce qu’il est trempé, il pue, et en plus, il ne lui va pas, avec ces trous aux manches, ridicules, qui lui donnent des bras de poulets.
    Mais il gardera son chapeau, parce qu’il fait chaud et que, s’il l’enlève tout de suite, là il va décoller et on ne le reverra plus, ce serait dommage, car elle l’attend quand même depuis un certain temps.
    Ah, il ne l’a pas vue ? Forcément, il regardait les autres, les beaufs, ça distrait, avec leurs bruits et leurs chants. Elle, elle est de l’autre côté. Toute calme assise dans l’herbe, au centre du rond. Elle ne paye pas de mine, c’est sûr, mais s’il vise bien, il tombera pile poil dessus. Elle ressemble à un champignon, oui, parfaitement ! Il est loin, le romantisme, avec une telle comparaison, mais qui ça intéresse, les nœud-nœuds roses gluants et les métaphores sucrées ? Nom de Dieu, un champignon, c’est tout ! Dessus, dessous, c’est partout, c’est immortel, c’est vivant, c’est gouteux, vénéneux aussi parfois, si on n’y fait pas attention, mais fascinant, silencieux et puissant, multiple et simple à la fois.
    Alors qu’est-ce qu’il se fait chier à courir en rond, à user sa salive pour des cailloux minables, même pas beaux ? Qu’il finisse à poil et se roule dans l’herbe avec elle ! Il en tremble d’envie, de désir et d’excitation. Ok, ce sera sport au début. Ils ne vont rien comprendre, les autres, ils ne peuvent pas voir avec leurs yeux collés, mais qu’est-ce qu’il en a à foutre, franchement ? Il va finir par devenir vulgaire, vraiment, à se retenir tout le temps. A ressembler à un piquet tout mort, mais si beau dans sa rigidité.
    Alors, cadavre sexy ou Manneken-Pis couvert d’herbe et de rosée ?
   Va-z-y, bondiou ! Déchire tout, lance-toi, lâche les freins ! Tu es tellement plus grand que tout cela et tu le découvres enfin. C’est beau, c’est une chance, crois-le.
   Ouvre tes ailes, en grand, et laisse toi porter. Sens ce souffle qui te soulève et t’emmène vers les cieux. Tu vas adorer, mais n’oublie pas de revenir nous raconter.

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