Le petit diplodocus

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Il est tout mignon : de grands yeux ronds, un museau rose et vert, un sourire (?), oui, cela doit être possible, même pour un saurien.
    Il se demande ce qu’il fait là, pour être franc, il est un peu perdu. Il sait bien que le monde est vaste, la forêt touffue et les marais piégeux, mais il ne s’en fait pas trop. Il attend, sans trop savoir quoi. Une éruption volcanique ? Un tremblement de terre ? Une météorite ? Quelque chose dans ce genre-là, qui fait « Boum » et oblige le monde à se réinventer.
    Il n’est pas suicidaire, loin de là, il est bien trop jeune pour cela, mais, là, tout de suite maintenant, il s’ennuie. Ferme et violent. Il ne voit pas pourquoi. Quand il regarde ses congénères, il est un peu perplexe. Entre ceux qui paissent comme des veaux, ceux qui ne pensent qu’à batailler, et un bon tas qui ne pense à rien du tout, chaque journée écoulée, il se dit que sa condition de diplodocus ne lui laisse pas grand choix.
    Alors il rêve, souvent, dès qu’il peut, et le nez en l’air en réalité. Il observe ces drôles de choses qui volent au-dessus de lui, dans des grands cris. Il se perd dans les nuages, les soleils couchants, les rideaux de pluie qui semblent aller de haut en bas. Il se dit que cela ne devrait être pas si mal, dans ce ciel, quel que soit le climat, qu’après tout, il devrait aussi avoir le droit d’y aller.
Bon, certes, il doit l’avouer. Il a déjà essayé. C’était un matin, un de ces jours de ciel vanille et bleu glacé. Il était parti tôt, quand tout le troupeau dormait encore, avec pour seule vigie un vieux mâle distrait. Il n’avait pas eu de difficulté à tromper sa vigilance, ni à rejoindre vite fait le chemin qu’il avait repéré. Un petit sillon, ténu, mais constant, tracé par un prédécesseur persévérant et curieux. Il l’avait suivi, jusqu’au bout, jusqu’en haut, car c’est bien au bord d’une falaise qu’il avait fini, avec le torrent qui mugissait en contrebas. Il s’était arrêté, bien sûr, tout au bord, avait observé les flots tumultueux, vaguement inquiet. Car il savait qu’il ne pouvait pas résister, plus maintenant qu’il était là, avec le vent soufflant sur sa cuirasse, la vision de ce paysage vaste et sans limite, en un appel évident.
Il a volé, direct. Ou plutôt, il est tombé longtemps, car la falaise avait une altitude remarquable. Mais il ne l’a compris que lorsqu’il a dû ouvrir les yeux, sous l’eau, pour comprendre pourquoi il respirait des bulles.
    Quelle déception ? Non, pas du tout. Il n’était pas près d’oublier le sifflement de l’air sur sa peau, la légèreté qui l’enivrait, et ce sentiment de liberté, intense, vivifiant.
    Un magnifique souvenir, qu’il a préféré garder pour lui, malgré les interrogations musclées qu’il a subies quand il est retourné dans le troupeau, résigné.
 
    Depuis ce jour, il garde en mémoire cet instant, magique, d’avoir tenté le destin et inventé sa vie. Oui, oui, y compris quand il doit partir en mugissant, poursuivi par un prédateur grognon, ou quand il se morfond au creux d’un hiver glaçant.

    Le problème, car c’en est un aujourd’hui, est qu’il veut recommencer.
    La première fois, d’accord, on mettra cela sur le compte de la jeunesse et de son impétuosité. Mais maintenant, pourquoi risquer à nouveau de se casser le cou ?
    Ah, la réponse est naïve, directe : pour ne rien regretter, pour oser là où d’autres ne se sont jamais aventurés.
    Oui, rien à redire à cela, mais quand même, il importe de pondérer.

    Un diplodocus volant, c’est un peu prématuré pour la théorie de l’évolution. Personne ne nie ce droit à la vibration extrême, à l’adrénaline instantanée.
MAIS
    Il y a une vie à inventer avant de mourir noyé après un vol plané. Viendra un temps où tous les possibles seront légions, à portée de main, ou de pattes plutôt. Mais à partir de maintenant, finies les acrobaties.
    D’abord, il y a une famille à construire. Oui, ce genre de choses anecdotiques qui nous rappellent que nous ne sommes que des messagers pour d’autres après.
    Ensuite, il y a des voyages à faire, nombreux, de ceux qui font grandir, mais à l’intérieur, quelle que soit notre incarnation, diplodocus ou mouton.

    Enfin, seulement, et pourtant, le parcours précédent est déjà riche en soit, il y aura la joie, la fête permanente, et la folie aussi.

    Alors, patience, petit diplodocus. Tu ne deviendras pas un cosmonaute du jour au lendemain. Mais cela viendra, promesse des étoiles garantie.

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