Le prophète

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Alors là, il peut rire, il peut chanter, il peut se promener les cheveux aux quatre vents, la barbe en buisson, il est au sommet de la colline, c’est grisant, nom de nom, il a réussi ! On n’en croise pas souvent, des qui sont déjà arrivés à bon port, délestés de ses sacs lourds, de ses pseudo-amis, de ces murs qui limitent et qui courbent. Lui, il est là haut, pendant que les autres sont en bas, encore à essayer de gravir et de monter, les pieds lourds de sabots et les mains liées dans le dos.
    Non, ça fait plaisir, ça fait du bien, d’en croiser un libre comme cela. Il sent l’air, il sent le soleil sur sa peau, il ne porte qu’une tunique blanche, et des sandales, rien de plus. Il embrasse du regard toute la vallée qu’il a traversée, tout le chemin parcouru. Il voit la grotte d’où il s’est échappé, y laissant pourrir ceux qui s’y complaisaient, il a bien fait, sinon il aurait fini sous un éboulis. Il voit la forêt dans laquelle il a erré, à demander son chemin à tous et partout. Il a reçu plein de bons conseils, intelligents, prudents, sauf qu’ils ne s’adressaient pas à lui, mais à d’autres perdus auparavant, qui sont passés, ou paumés. Il a eu raison de suivre son instinct, il est costaud en cela, tant les feux follets ont essayé de l’égarer. Il a tenu bon, il a rampé sous les troncs, grimpé aux arbres, pour tâcher de se repérer au soleil, à la lune, quelle bonne idée ! Aller vers la lumière alors qu’on ne la voit pas. Il n’est pas donné à tout le monde une telle intuition, qu’il ne l’oublie pas. Cet égarement a été sa chance, il n’a pas perdu de temps, il a gagné la vie. Quand il a vu les étoiles, leur lumière, leur douceur, et leur multitude surtout, il a compris, même s’il ne l’a pas saisi, qu’elles le guideraient, qu’elles l’aideraient, envers et contre tout. Il ne pouvait rêver meilleures alliées, meilleures protectrices, tant elles représentent l’aide inattendue de multiples univers agglomérés.
    Bien sûr, il a fallu qu’il redescende dans les bois, qu’il patauge dans la boue, il ne savait pas voler, pas encore, il lui fallait aller jusqu’au bout de ce chemin qu’il avait emprunté, pour se délester, petit à petit, de ses poids morts, de ses déchets, de ses ruines pesantes qu’il portait. Car il ne le sait pas, mais il est léger, léger maintenant, une bulle d’air et d’eau, une plume douce et blanche, un vaisseau qui glisse sur les tracas et les ennuis. Alors qu’il ne s’inquiète pas, de ces louis d’or qui sombrent, de ces bijoux qui sont volés, il n’en a pas besoin, même si cela le rassurait, tout ira bien, mais pas de cette façon là. Ils l’ont aidé un temps, ils l’ont stabilisé, mais ce n’était pas l’important, ce n’était que de la poussière qui lui chatouillait le nez et lui embrumait la vue. Oui, ce n’est pas facile à accepter, mais il a tellement fait d’efforts jusque-là, bien plus durs que de lâcher cette cassette, ces coffres, qu’il laisse tomber, ils vont de toute façon se dissoudre dans les méandres de l’administration. Ce ne sera pas perdu, cela va revenir, mais d’une autre façon, qu’il n’attend pas, qu’il n’espère pas, mais ce n’est pas cela qui importe. Il a ce luxe inouï de pouvoir se permettre de laisser venir les événements à lui, de ne pas les provoquer, tout ce qu’il a déjà accompli, qu’il détaille du haut de cette montagne, lui donne le droit de récolter, sans avoir à souffrir, ni lutter, alors qu’il continue… à ne rien faire. C’est déplaisant… pour les autres peut-être, mais qu’en a-t-il à cirer ? Ils n’ont pas fait l’once du début des travaux surhumains qu’il a surmontés. Il doit se rappeler qu’il en a bavé, pas dans cette vie là, mais dans d’autres, et qu’aujourd’hui est le jour de la récolte, du repos, de la sieste méritée.
    Alors qu’il s’assoie, qu’il arrête de guetter, qu’il attende. Les nuages passent, les oiseaux virevoltent, il est dessous et il se gorge de toute cette beauté, de ce paysage, de ce calme aussi.
    Qu’il s’allonge encore, qu’il sente les herbes, les pollens, les fleurs, elles sont pour lui, pour sa main, ces couleurs et leurs rayonnements, leur douceur et leur présence lancinante.
    Il doit, c’est étrange de dire cela, être heureux, il ne peut pas en être autrement. Il n’a rien à faire, qu’être là, qu’écouter, que sentir, que vibrer, pour une pause salutaire, avant l’envol, interminable et beau, vers les cieux.


Chanceux, va !

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