Le python

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Il glisse sur l’eau, gris comme elle, ondulant telle une vague d’un genre nouveau. Il ne regarde pas autour, il sait qu’il n’a rien à craindre d’éventuels ennemis. C’est lui le chasseur, de proies, de vies.
    Il avance le long du fleuve, insensible au courant, à l’inverse du flot même. Il s’en fout, il fait comme il veut, il fait n’importe comment, en réalité.
    Il est venu au monde seul, mais dans un nid malgré tout. Petit œuf aussitôt percé, aussitôt jeté, dans la rage de la forêt, sans défense et si petit, trop simple de prédiction et de chemin. Alors il s’est tapi, il a quitté sa nichée. Hasard ou volonté ? Là n’est plus la question, mais il a dû apprendre à se débrouiller seul, très tôt, trop malheureusement, pour avoir eu la chance de connaitre une éducation, au bien, au mal, à l’amour aussi, au doux.
    Lui n’a vécu que l’enfer, de la quête effrénée de la pitance et du besoin viscéral d’être rassuré, tapi seul dans un trou d’eau, tremblant d’être piétiné.
    Alors il s’est armé, de haine et de colère, ses seules alliées disponibles, en ces temps de croissance et de survie. Il les a choyées, elles le lui rendaient bien, affamées de le nourrir de leur venin, tout comme il les alimentait de son chagrin.

   Et un matin, il s’est miré, dans le fleuve, justement, celui-là même qu’il parcourt à présent. Il s’est vu immense, long, puissant. Il a découvert la terreur qu’il inspirait, par sa force incommensurable, et la mort silencieuse qu’il donnait, par étouffement, des sanglots et des chagrins, par l’anesthésie des remords et des regrets, par le broyage d’une vie entre ses anneaux.
    Et il a adoré cela. Ce pouvoir d’effroi l’irriguait, le tenait debout, par son hypnotique attirance, par sa structure malsaine, la seule qu’il ait connue en effet.

    Il en a donc tiré profit, pour jouer avec la faune de passage, pour la perdre, la titiller, la tenir ferme, en laisse, mais pas trop, de quoi leur faire croire à une évasion encore possible alors qu’en fait, la muraille de ses anneaux se rapprochait en silence, inéluctablement.

Il n’a pas de ressenti, plus maintenant, c’est trop tard, trop loin. Son sang froid lui permet de garder une maitrise sur tout ce qui l’inquiète encore parfois.
Sa descendance, qu’il a ratée.
Son futur, qu’il a perdu.
Son existence qui n’a pas de sens, ni queue, ni tête, en une fuite en avant dans ce cours d’eau.

   Il est un python. Il est le roi, s’il veut, mais de quelle contrée ? D’un pays de solitude et de cris ? Une lande rasée d’où n’émergent que des os broyés ? 

    Tout cela n’a pas de sens, ou plutôt, si, un seul, irrémédiable : le suicide programmé. Il ne peut pas continuer comme cela, il va se faire dévorer. Non, pas par un crocodile, par son appétit malsain et putride, de vouloir tout avaler, faute d’arriver à séduire.

    C’est triste, mais c’est ainsi.

    Certains ont le don de renaître, de se régénérer. Pas lui, pas dans cette vie, qui n’est plus très loin de sa fin.

    Il aurait pu, peut-être, il y a si longtemps, dans les bras de cette mère-là, si elle avait su, si elle avait cru en lui, en son destin ; mais elle l’a jeté, laissé pour mort ou tout comme, impardonnable marquage d’infamie, qu’il paiera toute sa vie.
    Il n’y a pas à lui en vouloir, elle ne pouvait pas plus pour elle déjà, elle a fait comme elle a pu, mais depuis, il traine ce chagrin, cette misère du cœur, cette envie de crever, pour renaître et peut-être, à son tour, se faire aimer.

Le roi de la forêt n’est pas tel qu’il l’aurait voulu.
On le voit dur, implacable, ignoble. Il n’est qu’un petit enfant qui crie sa maman.
On l’imagine aride, désespéré. Il l’est, mais pas pour les raisons attendues : il a manqué d’amour, de ce torrent de lave bouillant et régénérant qui vous transformerait un boa congelé en une constellation, une Voie Lactée.

    Courage, petit enfant, petit prince sans avion. Tu t’es choisi un destin brutal, miséreux. Tu arriveras à le dépasser, si tu tends la main. TOUT SIMPLEMENT.

Essaye, et accepte le don d’aimer.

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