L'auroch

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il est un peu surpris, de se retrouver là. Il n’a rien à y faire, dans cette enceinte clôturée. Quelques instants auparavant, il se trouvait en pleine pampa, avec des marais, des ajoncs, l’air qui soufflait sur son dos et les naseaux au vent.
Et crac, soudain, un nuage de poussière, des picadors, une bataille, des cordes, et vlan, dans le camion, sans rien comprendre !

Il se pose au milieu, alors, de ce ridicule enclos qui est censé l’arrêter, lui l’auroch, le puissant, le preux. Il compte, un, deux, trois gardes, dont un avec un fusil. Il observe, leurs rondes, leurs discussions, leurs voix bruyantes et malpolies. Il ne daigne même pas s’intéresser à ses congénères qui, en fait, n’en sont pas : une pauvre vache décatie, un petit taureau de feu, une pouliche aussi, bref, rien que du menu fretin.
Alors pourquoi lui, ici, avec ces moins que rien ? Une erreur, sûrement, une distraction du Destin qui a mis sur sa route des incapables complets. Incapables de distinguer la force brute de la puissance avérée ; la fougue hargneuse, de l’énergie mesurée ; l’allure jolie, de la prestance royale.


Il va leur montrer, ce qu’un auroch est vraiment.

D’abord, il a mugi, la nuit à peine tombée et les premiers rayons de la Lune déversant leur sueur froide sur le sol surchauffé ; un souffle à décorner les bœufs.
Puis il a frappé la terre de ses sabots ; un tremblement à faire basculer les maisons.
Et il a foncé, droit devant lui, sur le garde assoupi que ses avertissements venaient de tirer de sa torpeur prématurée.

Le choc ? Quel choc ? Il n’a senti aucun choc, juste un chatouillis sur sa peau. La barrière a éclaté en morceaux, sans même un bruit tellement elle s’est éparpillée. L’homme, lui, a volé, loin, en l’air, et est retombé le cou brisé.
Il aurait pu s’arrêter là, mais il fallait leur apprendre qu’on ne provoque pas impunément le maître des arènes, le dieu des steppes et de l’immensité.

Il n’a même pas pris le temps de stopper son élan. Il a poursuivi, directement dans la maison des guérilleros, cette bande de pouilleux mal dégrossis qui entendaient faire une révolution dans leur canapé, à leurs heures perdues. Il aurait dû immortaliser leurs têtes d’ahuris, à voir un nuage de poussière et de rage débouler dans leur salon. Il a tout retourné, les tables, les chaises, les meubles, pour en faire du petit bois. Et les hommes ? De la charpie, sans hésiter. Ils ne méritaient pas mieux, à se complaire dans leur médiocrité et à prétendre grappiller un peu de prestige en mendiant sa gloire auprès de lui.

Et il est ressorti de ce champ de bataille improvisé, à peine essoufflé, empli d’une juste colère qui commençait à se dégonfler, petit à petit.

Il a tourné la tête, à gauche, à droite, sans se presser, sur de son fait, de sa victoire sans appel, ni contestation.

Alors il l’a entendu. Ce sanglot, ce petit cri. Il aurait pu l’ignorer. Il aurait pu quitter cette prison de paille, l’échine dressée et le pas martial. Mais non.
Il a cherché d’où venait cet étrange bruit, d’un genre qu’il n’avait jamais entendu jusque-là, lui le combattant habitué au fracas des corps et des armées. Et il l’a trouvé.

Deux yeux noirs de jais, une frange broussailleuse tombant sur le front bombé, un nez retroussé, couvert de poussière et de pleurs, deux joues rebondies, mais tristes pourtant, et une minuscule bouche, vermeille, d’où sortaient les gémissements.

Un bébé. Un petit humain. Un minuscule bijou de chair et de sang. Un cadeau… sans mode d’emploi.
Car que voulez-vous que fasse un tel phénomène du monde sauvage de cette poupée tombée des nues ? Eh bien, il l’a prise, sur son dos, tant bien que mal, sans hésiter, entre deux omoplates tendues. Et il a abandonné derrière lui ce lieu de perdition.

Un auroch et un poupon. Un roc et un rond. Un monstre mythique et un brouillon d’incarnation. L’idéal, en somme, pour résumer l’humanité en chacun. Ce mélange d’univers et de glaise, de vibrations et de sang, de rêves et de concret.
Le but à atteindre, ultime. L’unique objectif digne de ce nom : concilier rage et apprentissage, orage et ron-ron, Hercule et Jésus.

Qu’en faire dans cette vie-là, de toutes ces émotions, de tous ces possibles écartelés, de ces extrêmes à concilier ? 
Ne pas essayer, surtout, c’est impossible, inhumain, à réserver aux aurochs surpuissants. Il vaut mieux avancer à son rythme, c’est déjà bien assez. Prendre le temps de progresser par paliers et ne pas vouloir tout faire exploser d’un coup. Grandir, comme un enfant ; réfléchir comme un dieu, loin, longtemps.

C’est un conseil, pas une injonction. Libre à chacun de tenter d’atteindre les étoiles avec un marchepied ; c’est beau, les rêves, mais il faut aussi accepter sa condition limitée.

Pousser, se nourrir du jour naissant, de la lumière douce et calme des matins clairs. Entendre le bruit de l’air et du vent, malgré le tumulte de nos vies. Sentir la force en soi, sans chercher à la développer à tout prix. Chaque chose en son temps.

Ici, et maintenant, il faut se poser, aspirer le dehors, dedans, pour se construire son monde à soi, et ne pas chercher à ressembler à ce chaos mondial qui ne nous va pas.

Être une graine qui va germer selon le climat du lieu, sans vouloir devenir liane ou séquoia. Humer le terreau qui nous irrigue, la rosée qui nous vivifie.

Et apprendre à aimer. La seule chose qui ne peut se retenir, mais se ressentir, en totalité, dans chaque grain de poussière qui structure nos destinées.

Être à soi comme une mère, un père à la fois ; accepter nos échecs et nos failles, non comme une fatalité, mais comme un cadeau pour progresser.

S’aimer, enfin, pour ce que l’on est devenu après tout ce chemin. Et briller ensuite, pour l’éternité.

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