La féline

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Elle se lèche la patte, avec application. L’une, puis l’autre, sans se presser. Elle est assise dans un salon, sur un somptueux tapis. Elle porte un collier rose, avec un grelot, mais ne paraît pas s’en formaliser. Elle ne se souvient plus quand elle l’a vu enserrer autour de son cou, trop petite, peut-être, trop inconsciente de la laisse qu’elle autorisait ainsi à l’étrangler. Depuis, elle vit avec, s’en accommode, sans cesser de rechigner aux occasions qu’elle a ainsi laissées filer, du fait de ce grelot importun, comme un rappel de sa condition d’accessoire de compagnie, de possession déléguée, elle entière, mais jamais tout à fait possédée. Elle se rend bien compte qu’avec le temps qui passe, ce collier l’étouffe, la contrarie, la ridiculise aussi, aux yeux des autres matous qui folâtrent de ci, de là, sans contrainte ni attache, le propre de leur condition. Elle n’a pas tout de suite compris combien cet accessoire si mignon, mais si oppressant, allait marquer le cours de sa vie. Elle, chat, n’y voyait qu’un objet ludique, précieux, qui la distinguait du reste de la portée, sans comprendre qu’il la stigmatisait. Elle a grandi depuis, elle s’est émancipée, mais n’a jamais perdu ce sentiment d’être attachée, comme tolérée, dans un monde qui n’est pas le sien, à demeure, ou en prison, elle n’ose se poser la question. Pourtant, elle ne peut plus l’éluder aujourd’hui. Elle est face  à un choix : se momifier entravée, ou passer par cette fenêtre, en vie, vers cet arbre qui a grandi avec elle. Elle le regarde d’ailleurs, pendant qu’elle fait sa toilette. Elle voit la branche qui effleure le carreau, par laquelle il serait si simple de se glisser en dehors de cette cage dorée. Elle rêve déjà de la rugueuse fermeté de sa peau, de ses feuilles vertes et odorantes, de ce tronc noueux et fort aussi, qui a grossi années après années, jusqu’à emplir l’espace de cette fenêtre, jusqu’à oblitérer tous les autres possibles, hors celui qu’il chuchotait dans la vent chaque matin : « Viens ! Par là, vivre ».


En cette journée d’été, elle est seule dans la maison. Les maîtres sont partis, dans une destination qui ne la regarde pas, vers un monde qui lui est étranger. Ils reviendront probablement le soir, ou pas, et ce sera lors la tour de la gouvernante, de venir la nourrir, de verser ces croquettes sèches et immondes, dans cette gamelle qu’elle ne supporte plus, avant de la laisser retourner à sa solitude choisie. Vraiment ? Subie, oui, il faut qu’elle l’admette, elle ne peut plus tricher, plus du tout, tout explose dans son crâne, dans ses pensées qui tourbillonnent jour et nuit et la hantent de rater ce qui fait le sel de la vie. Elle gratte d’ailleurs de plus en plus son collier, jusqu’à se faire saigner, mais rien à faire, ce ridicule bout de plastique répugnant résiste, encore et toujours, elle n’en a pas la clé.


Alors elle a contemplé cet arbre, souvent, ce petit bout de feuille fiché dans le sol il y  a longtemps et qui maintenant a pris des proportions incroyables, jusqu’à lui offrir, lui proposer, lui enjoindre, cette porte de sortie. Il a cru en même temps que sa rage d’être enfermée, d’être ce fauve qui prend la place d’une peluche, alors qu’il devrait montrer au monde ses muscles et son agilité, sa furtivité et sa douceur aussi, et non pas être cette carpette qui s’aplatit sur commande, pour complaire a ces gens qui ne la considèrent pas plus qu’un meuble ou qu’une poupée. Sauf cette petite fille, peut-être, mais c’en est encore plus gênant, qui la fixe trop souvent, avec trop d’intensité, sans parler, mais elle sait très bien ce qu’elle dit, elle le voit dans des yeux : de la pitié, de l’incompréhension, de la tristesse, de voir ce félin relégué à la condition de jouet. Elle a essayé de l’amadouer, de la distraire, par des ronrons, par des câlins, mais les enfants ne trichent pas, ce qui ne rend que leur vérité plus douloureuse à entendre, faute de pouvoir l’éluder par les subterfuges classiques et attendus.


Elle, et cet arbre, elle ne peut plus faire semblant : tout lui indique qu’il est temps qu’elle reprenne sa place, invisible mais essentielle pourtant, de celle qui rompt ou qui autorise, un équilibre parfait. Et sans elle, tout bascule, tout a basculé, depuis des lustres, là-bas où elle aurait dû aller.


C’est étrange de se dire qu’un lieu vous attend sans jamais l’avoir vu. Pourtant, c’est bel et bien le cas. C’est une maison, un mas, grand, doré, avec une vue à tomber. Il y a des oliviers bien sûr, de larges fenêtres, de la lumière partout, et du jasmin. Un ciel bleu pétard et un air doux et chaud. Une paix, cette paix, qu’elle recherche à tout prix, de celle qui vivifie, qui apaise bien sûr, mais qui régénère surtout. Elle en a besoin, après tout ce temps passé à une place de paillasson. Elle doit retrouver des forces, une pensée, larges, mouvantes, qui embrassent l’horizon et les vignes autour, même bien au-delà.


Elle attend quoi, en fait ? Un mot d’excuse, une autorisation ? Elle n’a pas compris qu’elle allait crever de misère et d’ennui sur ce tapis profond ?


Ah, elle n’ose pas : trop d’obligations, de responsabilités, peut-être ? Laissez-moi rire, et même me moquer : elle ? Que tout le monde utilise, manipule et sur laquelle ils marchent sans scrupule ? Elle se croit encore indispensable à ces gens-là ? Vraiment ? Qu’elle arrête de se leurrer, elle ne le fait pas bien. Elle se sous-estime, comme toujours.


Alors on va lui montrer.


Qu’elle baisse les yeux, en amande peut-être, mais perçants, vifs et terrorisant, de vrais lance-missiles. Qu’elle regarde ces pattes, oui, ces petites choses pelucheuses, si douces et si mignonnes, et qu’elle se crispe, se tende. Ça y est ? Ah, ça surprend, non ? Et oui, ce sont des griffes, très chère, de celles faites pour lacérer, étriper, attraper, sans coup férir et en silence, la proie que ce si joli chaton aura choisie.


Ne fais pas mine de ne pas savoir : tu es un fauve, petit chat, un félin qui a traversé les siècles, de l’Égypte à la Curie, et tu ne t’arrêteras pas là. Alors ébroue cette fourrure, lisse ces moustaches, et pars à l’aventure vers ce domaine qui t’attend, serein lui, certain de ta venue, alors que tu doutes tellement.


Tu es prête à faire le grand saut, ou te faut-il encore des coups de pied dans l’arrière train ? Ils ne vont pas tarder, si tu en doutes, regarde derrière ton dos.


Alors, saute, d’un bond prodigieux, vers la lumière et l’air chaud, vers le soleil et l’océan, vers les quatre éléments qui seront tes compagnons pour les décennies à venir, car tu es faite pour l’aventure, la chasse, le grand air, loin, bien loin de ce salon riquiqui, de ce parquet ciré, de cette ambiance nauséabonde.


Un chat en liberté est un roi, de son monde et de ceux qu’il daigne accepter. Prends cette couronne et règne, enfin.

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