La jungle

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

L’homme suait sang et eau. Il s’agitait en vain, de tous les côtés, une machette à la main. Il tapait, tranchait, arrachait, ce qui lui barrait le chemin. Mais la végétation ne cessait pas de mettre entre lui et son objectif, une muraille de troncs, de feuilles et d’épines. Il n’en revenait pas.


Il connaissait pourtant cette île, il y était né. Il était parti sûr et confiant dans la rapidité de son ascension, et là, le cauchemar, la fatalité : des crevasses insondables, des rivières en cru, des arbres de partout, des fougères. Et aucun bruit, c’était cela le plus effrayant. Plus de vie, un silence de mort, si ce n’est sa respiration haletante et exténuée, face à de tels obstacles. Il ne comprenait pas. Il avait tout prévu : le lieu qu’il devait atteindre était balisé, les gens l’avait prévenu, guidé, ils l’attendaient. Et là, il n’était plus du tout sûr de même pouvoir rebrousser chemin. Il cauchemardait, il délirait, il se voyait perclus d’une malédiction. Il ressassait son parcours, les guides rencontrés, les messages reçus. Il ne voyait pas en quoi ce maquis de fatalité pouvait l’aider dans ce qu’il cherchait.


Alors il tapait, il sciait, il piétinait, il trépignait en réalité. Cela faisait déjà plusieurs heures qu’il n’avait plus avancé. Il ne voulait pas l’admettre, mais il était coincé. Cela ne l’effrayait pas, ne l’effleurait pas non plus, et pourtant, il aurait dû le réaliser. Il aurait alors posé sa machette, largué sa boussole, déblayé une petite place, dans l’herbe, pour se reposer.


Car voilà de quoi il avait besoin : de se poser, de se reposer. Il était parti vers un combat qui n’était pas le sien, il l’accomplissait pour d’autres, ses enfants peut-être, ses aïeuls aussi, pour leur prouver qu’il pouvait le faire, qu’il pouvait s’adapter, à ce monde grouillant et dense qui l’entourait. Mais qui cela intéressait-il au fond ? Il avait déjà tout, il lui suffisait de lever les yeux. Plutôt que de vouloir s’enfoncer dans les taillis, là où tous les autres vont, il doit grimper, lui, monter là-haut, quitter cette jungle dans laquelle il tourne, se perd, pour rien. Tant d’énergie à combattre des végétaux, c’en est risible, si le temps ne tournait. La nuit va arriver, ce n’est pas une menace, c’est une solution. Car alors il ne pourra plus l’ignorer, cette lune qui brille au-dessus et qui le regarde depuis là-haut. Elle est bienveillante, elle est là, elle voit qu’il se débat mais elle ne peut rien lui dire, s’il ne lève pas la tête, s’il n’accepte pas de sortir de ce trou où il s’est enfoncé. C’est bien les hommes, ça : tout droit, à fond, alors qu’il suffit de se poser et d’attendre, la clarté, la brise légère, le calme soudain, la sérénité. Mais non, bataillons, braillons, battons l’air de nos bras, pour se donner l’illusion d’être vivant, d’être là. Mais ce n’est pas le message, ce n’est pas le chemin. Il n’est pas à travers cette jungle épaisse et sans issue. Il est en l’air, dans l’azur et le bleu, dans les étoiles et l’espace, dans l’envol et le saut, dans ce moment incroyable où l’on peut enfin se laisser aller, à la compassion, au regard bienveillant, à la main tendue.


Au diable cette machette ! Au diable ces gens ! Ils ne donnent rien du tout, n’attendent qu’un faux pas pour tout s’approprier. Qu’il lâche tout, qu’il laisse ceux qui veulent continuer, ce n’est pas sa voie, il l’a déjà trouvée, mais il ne se résout pas à l’accepter. Il n’a besoin de rien de plus, un peu d’amour peut-être, mais il l’a à ses côtés, s’il regarde, s’il admet. Oh, il n’est pas parfait, il n’est pas fini, mais il est là, il attend, en silence, un peu triste aussi, de ne pas être entendu.


Alors que cet homme largue ses bagages, ses obligations, qu’il renonce à ce qui n’est pas pour lui. Il doit monter, plus haut, servir de phare et de vigie, et non ramper comme les vermisseaux. Ils n’ont pas encore fini d’apprendre eux, et il n’est pas leur maman, il est bien plus que cela. Il est la vie, la lumière aussi, le fanal à l’horizon, l’étoile dans le lointain. Il peut l’accepter, il peut l’entendre, ce n’est qu’une répétition de ce qu’il sait déjà. Ils le suivront si nécessaire, sinon, tant pis pour eux.


Il n’a pas de temps, ce n’est plus un jeu. Il faut agir, il faut monter, il verra alors la vague qui vient et qui va tout emporter, sauf ceux, en l’air, là-haut, qui la regarderont s’effacer, nettoyer tout, les bois et les boues, les marais et les marigots. Il le sait, bon sang, alors pourquoi s’accroche-t-il à ces buissons rabougris, ces plantes mortes ? IL N’EN A PAS BESOIN !


Qu’il prenne son élan, qu’il retienne son souffle, ce sera un beau plongeon, de ceux qui ne s’arrêtent jamais : on appelle cela voler.

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