La licorne

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

La licorne contemplait la forêt qu’elle venait de traverser. Elle n’en revenait pas de ce qu’elle avait accompli. Elle regardait ces bois noirs, ces épines tendues, le chemin tortueux, et elle se disait qu’elle avait bien mérité une pause, une petite au moins.


Cela faisait si longtemps qu’elle était partie, sans vraiment savoir où elle allait. Elle avait chevauché au gré du vent, et des rencontres aussi. Il y en avait eu de belles, des longues, des heureuses, mais ce n’était plus le temps de les regretter. Tous ces souvenirs trônaient maintenant de l’autre côté de cette forêt, non pas oubliés, laissés à d’autres, pour qu’ils les examinent si besoin ; elle, elle n’en voulait plus. Il lui fallait se délester, s’alléger, pour voyager encore plus loin, encore plus haut, vers des contrées qu’elle ne soupçonnait même pas.


Elle s’en doutait, au début, quand elle a commencé à ruer, dans cette écurie trop confortable, où il y avait tout. Les autres ne comprenaient pas, pourquoi elle s’agitait, pourquoi elle grondait, cela ne ressemblait pas une licorne, tout ça. Mais elle n’en avait cure, il fallait que ça sorte, il fallait tout faire exploser, y compris ce à quoi elle tenait, pour pouvoir repartir, à l’aventure, vers ailleurs, vers d’autres lendemains, bien qu’elle n’ait aucune idée de ce qui la travaillait.


Elle a bien cherché à comprendre, à fouiller le tréfonds de son âme, pour dénicher l’explication, la petite souris, qui lui dirait que ce qu’elle fait est juste, qu’elle ne se trompe pas, qu’elle a raison de vouloir grandir, gambader, dans de vastes pairies, dans des champs inexplorés, ; mais allez donc faire comprendre cela au reste du troupeau, si bien au chaud dans cette ferme, avec l’heure des repars fixes, avec des visiteurs souvent, avec la sécurité. Mais ça ne lui allait pas, elle engraissait, elle perdait ses couleurs, elle se voyait devenir invisible, et ça pour une licorne, cela ne se peut pas. Elle est faite pour briller, pour chatoyer, pour luire tel un arc-en-ciel au firmament, et non au ras du sol, parmi les bouses et les taupes, ce n’est pas son monde, du tout. Elle a tourné en rond, elle s’est abîmée, avant de saisir cela, avant d’admettre que cette ferme ne lui convenait pas, qu’il ne s’agissait que d’une cage dorée, mais dans laquelle elle ne rentrait plus.


Cela ne s’est pas fait en un jour, non. Elle ne sait même plus quand tout cela a été initié. Si elle y réfléchit, elle ne sait pas non plus d’où elle vient. Pensez-vous, une licorne, chez un maraîcher ! C’est risible, c’est un gag, mais elle ne s’en rendait pas compte, elle avait toujours été là, en rang, sagement, à attendre qu’on la sorte, qu’on la promène, qu’on la montre aux gens, pour qu’ils s’ébaudissent, devant ces courbes, son crin, sa corne d’abondance, inédite ici-bas.


Alors elle a appris toute seule, elle a tâché de découvrir ce qu’elle pouvait bien faire, d’autre que de mâcher, de ruminer, ce qui n’était pas une vie. Autant aller faire ses courses en Ferrari ! C’est beau, ça en jette, mais ça ne sert à rien.


Le fermier le savait bien, au fond, qu’elle ne resterait pas, qu’elle partirait un jour, mais il ne disait rien, il espérait qu’elle ne se rendrait compte de rien, que le temps passerait, qu’elle resterait toujours assise, à ses côtés. Il rêvait, le pauvre, comme devant une étoile dans le ciel, qu’il ne peut attraper. Mais il a eu sa part, il ne peut le nier, il n’a pas à se plaindre du tout.


Elle a eu raison, de tout casser, du moins c’est ainsi qu’ils le voyaient, alors qu’en fait, non. Elle ne faisait qu’ouvrir des portes, des fenêtres, là où il n’y avait que des murs avant. Bien sûr, ils ont été aveuglés, mais pas elle, c’est son élément : la lumière, l’énergie, elle est faite pour cela, pour surfer sur des comètes, pour naviguer dans les cieux.


Qu’elle ne se laisse pas distraire, qu’elle n’écoute pas les cris d’orfraies. Qu’elle continue ainsi qu’elle le fait, elle a raison, vrai de vrai.


Attention cependant : elle n’est plus toute seule malgré tout. Il y a ces deux loups, très puissants, très beaux, qui l’accompagnent dans ces paysages nouveaux. Elle n’a pas à avoir peur, ni d’eux, ni pour eux. Ils se sont choisis, elle le sait, ils l’emmèneront bien au-delà de ce qu’elle a jamais imaginé car, une licorne, avec des loups, c’est nouveau, pour sûr, mais c’est incroyable, c’est géant, c’est invincible surtout. Elle plane dans les airs et eux sur le terrain. Ils couvriront toute la palette des sentiments, tellement ils sont proches, malgré les différences, malgré les crocs et les sabots. Ils sont fait pour s’aimer, ils sont une meute, avec une licorne au milieu, c’est ravissant, si, si.


Alors qu’elle avance sans hésiter, qu’elle oublie les griffures des ronces sur ses flancs, qu’elle laisse les cavaliers piteux, qu’elle hennisse, qu’elle saute, qu’elle vole aussi. Il n’y a rien qui peut l’arrêter, plus maintenant, elle a franchi le pas, elle le sait, elle l’a voulu.


Qu’elle ne regrette pas ces étables et ces fumiers, ce n’est plus elle, plus du tout. Elle est autre, elle est immense, elle est géante, en fait. Elle ne le saisit pas encore, elle ne peut pas, tellement c’est gigantesque, partout, dedans, dehors, loin aussi.


Alors qu’elle ne traîne pas, qu’elle jette les fâcheux, les hommes en robes, les barbus, elle n’est plus de ce trajet, elle doit courir vers l’horizon, sans s’arrêter, sans hésitation, car là-bas, il y a le soleil, il y a la lune aussi, toutes les étoiles partout, dessus, dessous, qu’elle va découvrir, sans fin, pour se remplir, pour s’épanouir, pour porter des rêves et des chimères, qu’elle a imaginées depuis toute petite. Elle découvrira qu’elle est beaucoup plus sage qu’elle ne peut se l’avouer, qu’elle a encore beaucoup à apprendre, mais qu’elle a tant à donner.


Alors qu’elle court, qu’elle court, sans s’arrêter, elle ne sera jamais fatiguée, plus maintenant qu’elle a trouvé qui elle est : la Vie.

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