La locomotive

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Elle siffle, elle fume, elle fait trembler le sol de son roulement. Il ressemble à un taureau furieux, qui serait composé de suie et de métal. Elle fonce, elle trace, elle ne s’arrête même plus dans les gares de son trajet. Elle semble n’avoir d’autres destinations que les Enfers ou le Paradis, qui sait ?
    Pour le moment, elle ne transporte qu’un seul passager. Un homme, en costume noir et gris, à fines lunettes cerclées. Il est assis seul, dans le wagon cahotant. Il n’a pas de bagage, qu’un simple parapluie. Il ne rappelle plus pourquoi il est monté dans ce train : une femme, si, avec un chapeau à dentelles, un col en fourrure et un sourire triste. Il pense à elle de temps en temps, puis il oublie, comme un voile qu’on repose sur une douleur patente. Il n’est pas pressé, il n’a pas de destinée, il n’en a plus. Tout s’est arrêté quand il l’a rencontrée, qu’elle lui a parlé de ce lieu, au loin, dans les montagnes, qui l’hébergeait. Alors il veut s’y rendre lui aussi, il veut la retrouver, et ne plus la quitter, même s’il sent au fond de lui, qu’il ne sera pas d’une grande utilité pour calmer le chagrin qui l’emplit, mais il veut essayer, et passer le reste de ses années, à se perdre dans cette mélancolie. Il regarde les paysages qui défilent, et qu’il ne connaît pas, il s’en fiche un peu, de toute façon. Son trajet l’indiffère, à l’inverse de sa destination.
    C’est une erreur.
    Cette femme n’existe pas. Elle n’est qu’un leurre qui cache la vérité. Que nos existences sont perdues à la poursuite d’un bonheur espéré, pour peu qu’il soit entr’aperçu. Mais cet illusoire espoir nous fait oublier tout ce à côté de quoi nous passons : les rires, les chants, les rencontres que nous ne pouvons plus entendre ni voir, obnubilés par cette vision lointaine, que nous n’atteindrons jamais, si ce n’est les pieds devant.

    Alors sautons de ce train furieux, lâchons ces mythes fumeux. Et retrouvons le goût de la vérité, l’authentique évidence que notre bonheur s’écrit au présent, et non dans des rêves fanés, qui s’évanouiront à peine touchés.

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