Le cheval

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Surprenant, il n’y a pas d’autres mots. Elle a tout ce qu’il faut : deux yeux pétillants, une couleur superbe, blanc nacré, des sabots qui piaffent, intrépides et pressés. Elle devrait être sur la crête, prête à dévaler la pente à toute bombe, les naseaux fumants, le rythme de son galop scandant sa chevauchée vers la vallée, vers le monde nouveau qui lui tend les bras.
    Alors quoi ?
   Elle se vautre, elle erre dans un marais, les remugles de boues tâchant sa beauté immaculée.
    Mais qu’est-ce qu’elle fait encore là ? C’est incroyable. Elle a tout pour partir à l’assaut des sommets, des lacs, des rivières, et elle se roule dans ce bourbier, ces amas de merde et de gaz, de socle de vie peut-être oui, mais elle l’a déjà utilisé, elle s’en est servi pour lustrer son crin, chauffer son dos, se construire autant que faire se peut, car l’on parle de se lancer dans la vie, et rien ni personne n’est prêt à apprendre s’il ne s’y confronte pas.
    Alors, quoi, bon sang ?
    Elle veut quoi ? Que les loups la rattrapent, lui mordent les jarrets, la fassent tomber, l’étripent vivante, malgré ses pitoyables hennissements ? Mais elle l’aura bien cherché, si elle continue à n’être que cette loque vautrée sur son pré.
    Elle est un être de lumière et de vent, elle est tous les possibles, tous les pourquoi, elle est l’espérance d’un lendemain nouveau, elle est l’énergie et l’espoir.
    ELLE NE PEUT PAS RESTER LA ! C’EST FINI ! Elle va se prendre des coups de cravaches, de plus en plus souvent, de plus en plus durs, de plus en plus justifiés.
    Elle gâche ses dons, elle gâche ses talents, qui sont si nombreux.
   Quoi ? Elle rechigne, elle pleure, elle ne peut pas, elle ne sait pas ? Mais bien sûr que si, elle en rêve même la nuit, qu’elle écoute ce qui lui est dit. Elle a essayé, par-ci, par-là, sans faire d’efforts, mais c’est terminé ce temps-là. Ils ont été patients, trop, elle se complait dans sa médiocrité, elle qui a la chance d’avoir du temps, elle le perd à se lamenter, à n’être rien qu’une larve de salon, c’est une honte, une provocation, et cela ne peut être toléré. Ils sont si nombreux à vouloir ce qu’elle rechigne à regarder comme un cocon doré. Qu’elle se lance, elle trébuchera, elle tombera, oui, sûrement, mais c’est ainsi que l’on grandit. On se redresse ensuite, on relève la tète, on tend le cou, on regarde autour de soi, et on avance, ayant appris.
    Elle croit quoi ? Que tout doit lui être donné ? Elle a déjà beaucoup, qu’elle le reconnaisse et qu’elle arrête de se lamenter. Elle tient des trésors entre ses doigts, des bijoux des dentelles et de délicatesse, elle pourrait les faire fructifier, y travailler, se pencher sur ces toiles graciles, ces motifs byzantins, ces tissus chargés. Qu’elle en tire des habits dorés, des capes magiques, des tapis volants. !
   Il est temps qu’elle s’élance dans ce combat qu’est la découverte de soi, c’est dur, certes, mais c’est passionnant. On se croyait faible, on l’est au début, mais de moins en moins, on apprend à esquiver, à ressentir, à câliner aussi.
    Il y a tant de bonheurs qui l’attendent là bas, où elle ne veut pas aller, c’est risible, le chemin est paisible pourtant, le plus dur a été fait, étant enfant, sans qu’elle se rende compte de rien. Maintenant, à elle de donner, de distribuer, de la générosité, du plaisir, de l’argent aussi, beaucoup.
    MAIS QU’ELLE SE BOUGE LE CUL ! Oui, ce n’est pas élégant comme formulation, mais il n’y a plus que cela qu’elle comprend, la flemmarde.
   Grandir, c’est accepter de se perdre, de lâcher, d’oublier ce qui vous a fondé pour construire son propre palais, à sa taille et à ses envies. N’est-ce pas beau ?
    Alors vas-y, tu le peux, fais-toi confiance, tu ne le regretteras pas.

Écrire commentaire

Commentaires: 0