Le fennec

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Le fennec est un drôle d’animal, c’est d’ailleurs même une anomalie, si l’on y réfléchit. Voyez par vous-même : il est tout mignon, tout pelucheux, adorable avec  ses grandes oreilles et son air doux. On n’a qu’une envie, le prendre dans ses bras et le ramener à la maison, pour l’extraire de l’environnement de folie qu’il a choisi pour foyer. Mais ce serait une grave erreur, par pour lui, pour vous. Il n’a rien d’un chaton, il est blond doré, certes, il est tout petit, mais c’est une machine de guerre, un résistant. Il n’y a qu’à regarder dans quel milieu il a choisi de se développer : des dunes vastes et brûlantes, des sols caillouteux et arides, un ciel de plomb et de feu. Non vraiment, ce petit renard est tout sauf fragile, il ne faudrait pas l’oublier. Tiens d’ailleurs, observons-le, sur cette colline. Il ne bouge pas, sauf ses oreilles peut-être, par intermittence, qui semblent guetter un son, un appel que lui seul entend ; car, oui, en cela aussi il est différent. Il est de loin plus vaste que sa petite taille ne laisse présager. Il perçoit des choses dont le commun des mortels n’a même pas idée, il sent des effluves qui feraient chavirer un parfumeur, il se nourrit de bestioles que personne ne voit. C’est un combattant, un de ceux que le Ciel envoie pour nettoyer, les contrées hostiles de leurs parasites, les tranchées profondes de leur vermines grouillantes, les oasis verts et doux de leurs alligators, oui, cela y compris. Si vous n’avez toujours pas saisi combien sa puissance est grande, vous risquez bien de le sentir passer à vos dépens. La taille n’a rien à voir là-dedans, tout est question de talents, et d’éducation. Il a pour lui un corps d’exception, résistant et fin, pas de ceux qui en imposent et exposent leurs muscles sur-gonflés, pas du tout. Lui peut tenir un marathon quand la plupart des autres concurrents auront sombré, exsangues et desséchés, dans les fossés. Il a aussi une pensée fulgurante, intuitive et perspicace, qui lui permet de sortir de bien des dangers, et il y en a, là ou il est. Tenez, la dernière fois, c’est même de sa meute que le risque est venu. Il n’est en effet pas du genre à rester en boule lové dans son terrier, il préfère partir en exploration, loin, longtemps, et il revient alors les yeux brillants et sombre de tous ces secrets rencontrés, mais à son retour, cette fois, il a trouvé un terrier vide et abandonné. Tous étaient partis, pour une raison qu’il n’a pas comprise et qu’il cherche encore aujourd’hui à expliquer, même s’il ne le dira pas, à personne, jamais. Il a pénétré dans le long couloir de sable blond, affaissé par endroits, il est allé jusqu’au bout du tracé, pour ne trouver que poussière et solitude à l’issue de sa quête de vérité. Il a failli rester là, sans plus bouger, à attendre que tout s’effondre autour de lui et l’ensevelisse à jamais. Il venait de comprendre que là seule chose qui pouvait le blesser n’était pas le bédouin hagard, le chameau maladroit, ou l’outarde égarée, mais bien ses propres sentiments, sa gentillesse forte et son besoin de partager douceur et paix. Quand il a vu cet antre vide, il a aussi senti son cœur s’effondrer, d’avoir été ainsi mis de côté. Mais il est un fennec, il ne peut abandonner, il doit continuer, envers et contre tout, à chercher sa pitance, à s’endurcir, à devenir plus agile, plus fin, plus efficace, jusqu’à atteindre le tranchant d’une lame effilée. Alors il est ressorti, le même, mais différent, identique en surface, mais bouleversé au fond, incapable de ne plus donner son cœur sans craindre que son âme ne soit emportée. C’est un drôle de bestiau, on vous disait.


Depuis ce jour, il erre, d’un erg à l’autre, d’un désert au prochain ; infatigable voyageur, découvreur impénitent. Il en rencontre du monde, dans ces lieux inhospitaliers, on ne le soupçonne pas, mais une bonne partie de l’humanité erre ainsi comme lui le fait, à la recherche d’amour et de paix, dans les endroits où il semble le moins possible de les trouver. Et pourtant, ils ont raison, ce fennec et ces gens. A se dépouiller de la jungle luxuriante du quotidien, à quitter les villes grouillantes et mal famées, ils savent qu’ils n’auront plus alors d’obstacle entre eux et leur vérité, même si pour cela ils doivent errer des années, jusqu’à en crever. Mais cela n’arrivera pas à ce fennec, il sait pourquoi il est là, il ne doute pas, la seule angoisse qui le tenaille, la nuit froide et dure, c’est ce bruit sourd, permanent et illimité ; celui de son cœur qui ne bat que dans le vide, seul et désemparé. Il ne l’avouera jamais, mais il en mourrait, de ne pas l’entendre raisonner à l’unisson d’un autre qui pourrait le charmer. Il a besoin de cet écho, de cette réponse, pour se sentir vivant, lui l’indestructible renard du désert. C’est étonnant, mais c’est ainsi : sous son armure de poils et de peau, il n’est qu’écorché vif des sentiments, il n’y peut rien, c’est ainsi ; mais il doit prendre garde à ne pas se laisser submerger par la puissance insoutenable de ces émotions, qui, si elles ne sont pas canalisées, vont lui broyer le cerveau. Et oui, lui le référent, le sphinx, perché sur l’examen du destin de ceux qui osent l’approcher, il a besoin à en mourir de se sentir aimé. Ce n’est pas une faiblesse, oh que non, c’est une chance, une exceptionnelle qualité, de celle qui vous oblige à ne pas s’autoriser à s’agiter sous peine d’être immédiatement broyé par ce trop plein non assumé.


Alors ce petit fennec, ce redoutable stratège, il va falloir qu’il lâche prise, qu’il accepte d’entrouvrir son être, à d’autres, à elle aussi, s’il ne veut pas que cette quête qu’il a entreprise ne l’emporte à jamais. Ce n’est pas si compliqué ; c’est dire : « Je t’aime », un matin. C’est admettre qu’une main puisse se poser sur lui, juste pour une  caresse et non pour un coup. C’est le plus dur, bien sûr, la confiance à accorder. Mais ce sera son challenge, son audace personnelle, qu’il devra trouver et chercher au plus vite, avant que la carapace qu’il se construit ne le paralyse et ne l’engloutisse petit à petit. C’est énervant, n’est-ce pas ? Il peut tout dans cette vie, tout est à sa portée, mais la seule chose qu’il n’a pas ne pourra lui être offerte que par les autres, et pour cela, il ne devra pas les effrayer, par sa hiératique stature, son calme froid, il devra s’abandonner, s’ouvrir, admettre que ne rien faire est aussi une façon d’avancer, sans plus de course ni de quête, sans plus de stress, ni de faim. Un fennec, si petit et si grand, avec un amour immense à combler : n’est-ce pas la plus belle image de ce que nous avons tous à parcourir, des immensités infinies, à la recherche de ce qui se trouve en nous, en fait.


Le bonheur ne se gagne pas, il se déniche en son sein, complet et serein.

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