Le guépard

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

    Le guépard se balade, tranquille. Pourquoi devrait-il se presser d’ailleurs ? Il est là où doit être, dans la savane, entouré de buffles et de girafes.
Il louvoie parmi les herbes folles, grimpe à un petit arbre qui pousse là, se prélasse dans la chaleur du midi, puis part chasser, un peu.
Il ne sait pas pourquoi pourtant, mais il s’ennuie. Il connaît ces buttes et ces marigots par cœur, il pourrait même dire le nombre de zèbres des troupeaux ! Il sait que derrière cette clairière se cachent les lions, au loin là-bas les hippopotames, et plus en avant, ces drôles de tribus sur deux pieds.
Oui, certes, il a une famille, trois petits fauves mignons, à croquer, aussi vifs et espiègles que leurs parents. Il ne saurait se plaindre de ces jeux et de ces ronronnements, il adore cela, c’est vrai.
Mais il tourne en rond. il se morfond. Il ne sait plus quoi faire pour rendre intéressantes ses journées.
Chasser, il maîtrise, ce n’a pas été sans mal, certes, entre gamelles et coups de corne, mais maintenant, c’est lui le roi, la référence, le maître étalon.
Découvrir, il sait faire aussi, c’est même sa spécialité, retrouver ce que les autres veulent laisser cacher, ce que leur attitude, leur odeur, leur tremblement à sa vue suggèrent et génèrent de réponses en lui.
Mais à quoi bon maintenant ? Il s’est lassé, de ces surprises qui n’en sont plus, de ces découvertes déjà vues mille fois, de ces familles qui viennent folâtrer, en lisère, l’air de rien, alors qu’il a déjà compris ce qu’elles veulent, : se sentir vivantes, par la peur ou les frémissements que son grondement inspire, sa vision précipite, sa course engendre.
Il se sent en perpétuelle représentation, sans trêve, toujours observé, par ceux qui le craignent, par ceux qui le vénèrent, par ceux qui voudraient, mais qui n’osent pas.

Alors quoi ?
Que faire de ces journées interminables, ces heures qui s’étirent sans arrêt, sans fin, sans objet en réalité ? Tant de talents pour si peu d’évolution : l’impression d’être les deux pattes dans la glaise, coincé, sans possibilité que d’être là, englué dans ces marais dont les émanations l’indisposent aujourd’hui, jusqu’à rendre insupportable le jour d’après, entre lassitude et ennui.

Mais il est un guépard. Il est fait pour la vitesse et pour le vent, pour les jeux et pour la quête, de l’espace et du temps, qui semblent tous les deux rétrécirent à sa venue. Alors qu’il en tire profit dès à présent.
Il ne s’agit pas de révolutionner ce qu’il est, de le transformer en grue ou en éléphant, ce serait absurde et ridicule aussi. Il faut simplement qu’il retrouve ses muscles, son énergie, sclérosés par tant d’immobilité, qu’il sente nouveau le sang circuler dans ses veines, l’air frôler ses moustaches, la terre résonner sous son galop
Il est un guépard, un instrument de précision et d’efficacité, une flèche dans la nature, un talent inné. C’est le moment, de retrouver cette énergie enfouie sous tant de routines, cette envie de mordre à pleines dents dans la Vie et le sang qui jaillit, des gorges offertes, méritées, qui transmettent le sens et l’objet.
Il est un guépard, il doit courir à nouveau, tracer, sans trêve, sans arrêt, sans but surtout, surtout, sans chercher à tout prix une explication à tout et son contraire, se jouer des pièges et des chasseurs, des orages et des éclairs.
Il est un guépard, à la peau en pointillé, au museau fin, aux flancs musclés.

L’A-T-IL OUBLIÉ ?

Oui, bien sûr, il a fait ce qu’on lui demandé, il a rempli son rôle de régulateur, de vie et de mort, de bonnes nouvelles ou de calamités, de surgissements brusques et inopinés. Mais il est temps qu’il arrête de se préoccuper de tous ces autres qui pourraient très bien se passer de lui, poursuivre leur transhumance seuls vers d’autres pâturages. Le continent est immense, ils trouveront un suppléant pour réguler les calamités.

Et lui alors ? Il va monter, sur cette montagne au sommet enneigé, dans ces brumes humides et fraîches, sentir la rosée sur son nez, la rugosité des cailloux, l’air soudain plus frais, et ce cadeau : cette vue, ce paysage immense et à perte de regard, ce ciel à toucher, ces étoiles en paravent, ces lumières au loin, qui ne sont finalement que le reflet de nos rêves perdus, que la nuit se charge de nous rappeler après chaque journée écoulée.
Ah tiens ? Il redécouvre soudain ce qu’il avait oublié : de lever le museau, de s’arrêter, de regarder ailleurs qu’autour de lui, et oui : de lever la tête, tout simplement. De n’observer non plus les alentours, mais au-dessus, là où le regard n’a plus de limite, là où les réponses sont données, là où l’espace est roi, roi de nos ambitions et de nos envies, roi de nos possibles et de nos destinées, roi de tous ces espoirs incarnés, dans des myriades de lucioles disséminées dans l’infini.

Alors le guépard, voilà ce que tu vas faire : prendre tes cliques et tes claques pour un voyage, loin, de ton territoire, de tes repères, de ton quotidien boursouflé d’ennui. Tu vas trotter, sans plus te soucier de ta famille, un temps, ils pourront s’en accommoder car ils comprendront que tu en as besoin, que c’est une nécessité sous peine de sombrer dans la folie. Ils comprendront que tu reviendras le même, mais différent, de ces contrées parcourues, empli d’une sagesse et d’une vision qui te rendront lumineux, brillant, mais d’une douceur insoupçonnée, pour un carnivore comme toi.
Tu vas faire ce voyage dès à présent. Il n’est plus question d’attendre, tu commences à ressembler à une caricature de chat empaillé, certes très beau, mais pétrifié.
Tu vas aller tout droit, la destination importe peu, le trajet si. Tu rencontreras des bêtes mythiques, des elfes, des dragons, des créatures dont tu ne soupçonnais même pas l’existence, enfin si, mais sans oser t’avouer que tu voulais explorer cette voie. On ne peut pas passer ses journées à fureter sans se rendre compte que sous le caillou, il y a une fée, dans le marais, une ondine, dans l’arbre, un lutin.
Tu vas adorer, tu vas frémir et vibrer, et toute cette énergie rayonnante, tu vas la redistribuer, aux autres, à ceux qui en ont besoin, mais pas les geigneurs ni les fats, ceux de peu qui errent dans le noir, sans croire à une issue à leur sombre destinée.
Tu vas voir, c’est épuisant, cela, tu connais déjà, mais surtout gratifiant. De ne plus tourner en rond à faire des choses qui n’ont plus d’objet, que de préserver un cycle qui en est déjà à sa fin, que de reproduire des mantras déjà usés, que de perdre du temps, et le sens même de la destinée.
Tu as fait que ce tu devais, c’est déjà dit, mais il faut le répéter. Il est temps de passer derrière le miroir, de voir cette réalité floue vers laquelle tu tends, des dessins esquissés derrière les ombres improbables, les silhouettes courbées.
Tu le sais, tu le sens, il y a plus sur cette Terre que le simple paysage dessiné par les rayons du soleil levant. Il y a les traces que la nuit a laissées, les contours légers et inspirants de portes et de couloirs que l’on pourrait emprunter, si l’on osait, se délester de sa carte et de sa boussole, de son sac à dos et de son guide, pour simplement flâner, insouciant et confiant des surprises à venir, des enseignements à tirer, des révélations à entendre.

Tu en a envie, n’est-ce pas ? Depuis longtemps ? Mais le regard de ta lignée, le poids du passé pèse sur cette décision de tout larguer, empêche cette bride de céder. Mais qu’en as-tu à faire aujourd’hui ? Tu as tout prouvé, et même au-delà largement. Tu as fait et défais des vies, des milliers, tu as ouvert des chemins, éteint des espoirs et insufflé des courses effrénées, à la survie, contre le temps, contre cette déchéance inéluctable et programmée qui nous guette tous, même si ce n’est pas une fatalité. Car il n’y a rien de honteux ni de terrible à regarder la Mort accomplir sa terrible moisson, à chaque seconde, à chaque instant, même si le désespoir devant ce si grand nombre, cette absence de réponse, peut parfois prendre la forme d’une boule noire et luisante, qui écrase toutes les formes de renaissance.
Mais ce n’est pas le cas, tu en es la démonstration : le sombre et la maladie ne sont que les reflets d’un autre versant, la création et le jaillissement, la transformation et l’envol.

Pour toi, il est temps, de franchir ce palier, de sauter cette barrière qui n’existe que parce que tu l’as créée. Rien ne t’empêche de la faire exploser, surtout pas tes capacités ! Et tu vas le faire, avant de te transformer en statue de sel, rongée par les éléments. Tu vas jaillir telle une flèche, dans la direction de tes envies, et elles sont nombreuses, illimitées, tandis que tu sédimentes dans ce bourbier.

Imaginons un instant cette forme qui va se matérialiser sous l’impulsion donnée : un guépard partant à l’assaut du firmament qu’il a enfin rencontré. Cela donne quoi ? Une constellation, une myriade d’éclats, de ceux qui guident les bergers et les fous, les seuls à croire au ciel et à son utilité.
Alors vas-y, il est plus que temps d’accomplir ta destinée, de transmettre tout ce savoir en bijou d’un éclat dense et doux, de donner autant que tu as reçu, de soulager par-delà les signes, avec les mains et les bras. De caresser les vagues et leur écume dorée, qui te porteront jusqu’à l’autre côté.
Et non, plaisantin, cela ne signifie pas se dissoudre dans le grand Tout, mais passer du stade de félin blasé à celui de comète vibrionnante, d’une force et d’une lumière à nulle autre pareille. Ne dis pas que la vitesse te fait peur, tu ne seras pas crédible, pas toi qui peux courir à presque 100 km/h, tu as déjà donné.

Alors, monte, sur cette montagne, sur ce sommet, pose-toi et laisse venir à toi les murmures de la vallée. Sens ces vibrations de vie, cette richesse partagée, que tu vas pouvoir emporter et retransmettre à nouveau, à ceux qui en ont besoin et qui ne sont pas là pour consommer, du sang ni des larmes, mais la vie et sa beauté.
Tu vas adorer, enfin être utile sans avoir à rentabiliser une formation qui était innée, car les qualités que tu as ne s’apprennent pas, elles se transmettent, de génération en génération, tes enfants après toi aussi, tu verras.

Lance-toi, prends cet élan, c’est déjà dit, mais tu dois l’entendre, pour enfin l’intégrer, autrement par un simple et vague acquiescement : tu es là pour bouger, pas pour rester le cul sur un talus.

Alors : BOUGE !

Deviens cette lumière vibrante et chaude, cet éclat de paradis que tous pourront suivre, sous l’éclairage prodigué.

Tu doutes ? Bien sûr, tu ne fais que cela depuis toutes ces années, malgré les évidences qui tombent comme à Gravelotte, malgré les indices brouettés à foison, ces bébés miraculés, épargnés par la Nature, ces vieux qui voit enfin la Voie qui leur était promise, ces fenêtres, ces chemins de randonnées, même, que tous arpentent mais que seuls certains savent décrypter.

Toi, tu sais. Tu vois des choses que d’autres ignorent. Tu sens des vibrations dont la plupart passent à côté. Tu es un talent brut, qui a juste besoin d’être décanté.

Fais-toi confiance, poser tes mains devant toi, attends, au calme, à l’écoute, et tu verras, non pas le mode d’emploi, mais la réponse attendue, la direction que tu cherchais, la voie qui t’est proposée. Et vas-y, il est temps, d’autres sont comme toi dans ce questionnement et tous entendent le même appel. Tu ne seras pas seul, demande, tu trouveras, des guides, des questions et réponses surtout, à ce qui nous anime tous au fond : le besoin de sentir et de rendre cet Amour, partout, tout le temps.

À toi, maintenant, joli félin. Tu vas en surprendre plus d’un, toi le premier. Libère toi de ces chaînes qui ne sont que le contrefort de ta future création, pour monter plus haut, sans crainte de tomber, puisque tout est déjà posé : la base, les murs, le sommet, il ne reste plus que l’élan à donner, pour poser sur cette flèche l’étoile qui manquait ; ce sera ta mission, en ces journées à venir. Décorer d’un tout nouvel ornement la maison que tu as élaborée, en cachette, sans prendre conscience de sa portée, de sa force et de sa nécessité.

Ensuite seulement, tu pourras te poser à nouveau, serein et rempli, de ce sentiment divin du devoir accompli.

N’est-ce pas ce que tu voulais ?

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