Le phénix

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

C’en était insoutenable. Personne ne pouvait le contempler. Ce n’était plus de la lumière, c’était du feu liquide, du diamant. L’éclat était fulgurant, intense et violent. Ils restaient pourtant tous là, à regarder l’oiseau se lover, gratter ses plumes d’acier, faire son nid.


Lui n’en pouvait plus de cette foule pressante, qui l’observait, jour et nuit, semblant attendre on ne sait quoi, alors que lui n’aspire à rien, juste à flâner, dans les étoiles et dans les cieux, de dimensions nouvelles à des univers inconnus. Il visite, il se promène, il musarde. Pourquoi faire autrement ? Rien ne lui est demandé, non ? Rien ne l’oblige non plus.


Ah oui, bien sûr, il y a ce pouvoir extravagant, cette énergie phénoménale, avec laquelle il joue. Lui trouve ça drôle, comme une bille d’argent, qu’il fait tournoyer à sa guise, par dessus les êtres et les dieux. Il leur montre qu’il pourrait, s’il voulait, offrir la vie, la lumière, l’éternité. Il caresse de l’aile leur peur et leur fascination, il louvoie avec tous ces possibles, que lui seul connaît et maîtrise. Bien sûr, à la fin, ils ont fini par le suivre, par discerner la trace étoilée qu’il laissait dans son sillage, telle une nuée mordorée. Il n’a pas cherché à les dissuader, par flemmardise, par manque d’entrain. Il se peut aussi qu’il veuille du public, pour admirer ses dons, pour se mesurer à l’aune de son incommensurable ambition.


Car au fond, il s’ennuyait un peu, même beaucoup. Tant de talents pour si peu, tant de puissance pour rien du tout, il ne voulait pas l’admettre, mais cela le tracassait. Il avait déjà fait usage de tous ces talents, il y a des millénaires de cela, il s’en était lassé. Depuis, il errait, de ci, de là, à la recherche d’une explosion de vie, d’une excitation. Et patatras, le néant, le grand vide, la consternation. Mais il rechigne à remettre les mains dans la glaise, à salir ses petites plumes dorées. Il deviendrait coquet, presque, si ça n’en était puéril et petit.


Mais il l’avait bien mérité, il avait donné suffisamment de lui, du moins c’est ce qu’il prétendait. En fait, cela ne lui avait fait ni chaud, ni froid, il avait joué comme avec des galets, à les lancer dans l’eau et à les regarder faire des ronds. C’était reposant, au final, et ça leur convenait, alors, que demander de plus ? Il en était revenu adulé, porté aux nues, c’était agréable, assez, mais c’était mesquin, rikiki. Il avait tellement de pouvoir en lui, tellement de talents, tellement plus à offrir à la multitude sur laquelle il planait.


Oui, il le savait, oui, il ne le niait pas. Mais il fallait se salir alors, il fallait transpirer, cela ne lui allait pas, il n’était pas fait pour cela. Il se voyait au-dessus, de tous et de tout, brillant, beau, ce qu’il était, mais tout a une fin, l’orgueil y compris. Il est temps qu’il démontre qu’il peut se transformer, qu’il peut arracher ce duvet et l’offrir en cadeau, qu’il arrive à transcender la matière et à la rendre belle, non pour lui mais pour ceux envers qui c’est mérité.


Car il y a un moment qu’il agace, avec son narcissisme, avec ses chichis et ses « non, pas pour moi ». Il a intérêt à se bouger le train, le vieux beau, la gravure de mode de l’éternité, sinon, il va finir en vulgaire poulet et il n’y aura plus personne pour l’admirer, si ce n’est un cuisinier, et aux petits oignons.


Il l’a peut-être oublié, mais il n’est pas là pour la galerie. Ces miracles qu’il peut faire, ces mystères qu’il peut dévoiler, c’est un don, c’est un bijou, il n’est pas censé se l’accaparer. Il n’est que le rouage d’une immense horloge et l’heure vient de sonner. S’il ne veut pas terminer broyé par la balancier, à force de regarder les aiguilles défiler, il ferait mieux de prendre son envol, vers ceux qui sont dans le besoin, de s’approcher de la misère qui le fait fuir, de la pitié qui l’effraie, de ce sang qu’il abhorre, oui de ces humains, de cette masse de petites gens, qui lèvent les yeux vers lui, en un appel silencieux. C’en est fini de des circonvolutions, de ces vols planés. Il est urgent de foncer, de balancer le nid douillet et les œufs précieux vers un usage plus concret. Il doit mettre un terme à ces postures, ces moulinets.


Il est un phénix, bien sûr, et il le restera, mais il n’en sera que plus grandi, d’avoir su abandonner sa grandeur, pour se baisser vers le sol, et le scruter, le fouiller, à la recherche de ces trésors qu’il n’avait pas vus, de si haut, de son monde éthéré, de sa bulle de verre.


Ah, au début, ce ne sera pas plaisant. Il redécouvrira des sensations qu’il avait oubliées : la sueur, la poussière, les courbatures aussi, mais il doit en passer par là, cela le canalisera, parce qu’après, alors, il ne soupçonne même pas ce qu’il aura libéré : un geyser, un tourbillon, une nuée, qui empliront tout l’atmosphère, le purifieront, et quand ils se dissiperont, ne laisseront qu’un ciel pur et bleu, et des gens heureux.


Alors, cela en vaut la peine, non ? Un tout petit effort, un centième de  ses capacités, un peu de boue sur le nez, et vlan, l’horizon, des paysages comme il n’en a jamais vus, même lui, le prétentieux. Ces paysages seront immenses, infinis, beaux, pour la simple raison qu’ils trouveront leurs couleurs dans les cœurs et dans les âmes, de ceux qui auront enfin été libéré, par ce simple geste, ce tout petit rien, qu’il aura consenti à réaliser.


Oui, c’en est risible, tout ce qu’il peut, par ce simple mouvement, ce simple coup dans la fange, qui brisera une coque qui enfermait tant de vents, de souffle et d’air.


Alors qu’il se bouge, qu’il vole à tire d’ailes, qu’il attaque ce sol argileux, qu’il écarte cette croûte qui obstrue tout, et alors seulement, il aura le droit de contempler à nouveau l’horizon, les soleils qui se couchent, et les vagues transparentes, qu’il aime tant. Il comprendra alors la révélation, qu’il n’est pas tant un phénix qu’un poisson, de ceux qui donnent à la mer sa profusion, sa richesse, son insondable beauté. Il fait partie du tout, il est aussi un bison, un cheval ou éléphant. Il est grand, parce qu’il est en chacun de nous.


Il est l’âme des cieux, quel beau cadeau.

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