Le renard argenté

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

C’est un animal magnifique, un petit bijou de poils et de brume, unique. Il trône sur la congère, le museau dressé et la queue fouettant la poudreuse entassée.


Oui, c’est un renard des neiges, mais il est particulier. En cette fin de l’hiver, il a déjà commencé à muer. Sa fourrure est bien d’un blanc nacré, le bord de sa queue noir de jais, mais ses oreilles pointues, ses yeux noisette, sont cernés d’une couleur fauve éclatante. On dirait qu’il est tombé dans un pot de feuilles d’automne pour s’en recouvrir la frimousse. Il n’en a cure, c’en est remarquable, il est pourtant vulnérable ainsi, tricolore sur ce manteau blanc, mais il ne bouge pas. Il garde sa pose, fière et altière, sans sourciller. Il devrait avoir à s’inquiéter : des chasseurs qui rôdent, des loups aussi, qui sont affamés, après ces mois de disette prolongée. Mais il fait confiance à son instinct qui lui dit de rester ce qu’il est, de ne pas prétendre vouloir projeter une image que la nature ne lui autorise pas.


Il a raison, certes, mais à trop vouloir jouer avec le danger, il est un temps où il ne pourra plus l’esquiver. Il est d’une beauté sans pareil, c’est un fait, mais il est surtout fragile, petit, dans cette grande forêt, qu’il ne voit que comme un terrain de jeux, dans un optimisme remarquable, mais elle n’est pas que cela. Elle est un monde en soi au sein de laquelle il semble soudain trop en avance, décalé.


Il fut un temps où elle lui convenait à merveille, avec ces richesses et ces promesses, d’abondance, de jeux, de possibles et d’inventions qui ne demandaient qu’à être dénichés par ses sens aiguisés. Mais ce temps est révolu, depuis des lustres déjà. La forêt a changé, certains de ses habitants l’ont fuit, trop de bruit, de fureur, de piège et de stress, ou d’autres horizons tout simplement, des ailleurs plus ouverts, moins touffus, propices à une nichée ou des câlins.


Ainsi, pendant que d’autres se perdaient dans des amours sans fins, lui restait, aux aguets, tendu et maintenant coincé, dans ce lieu qu’il n’ose plus quitter. Il a raison en un sens, cet environnement, tout hérissé de trappes qu’il soit, est celui qu’il connaît. Il a fréquenté ces chemins, il a soulevé ces herbes moussues, il a chassé ces proies gouteuses, mais, non, vraiment, ce n’est plus opportun de rester, le risque de finir en civet est par trop grand et ils sont nombreux à le connaître par cœur, malgré tout le soin qu’il met à louvoyer, à se masquer, il ne peut plus lutter avec les forces qui sont à l’œuvre en souterrain. Elles ne sont pas de son niveau, elles sont sourdes, elles sont tenaces, elles sont mesquines, n’attendant qu’un faux pas.


Il doit, il doit vraiment, s’en aller, rien de bon ne l’attend plus, il le sait, il le sent, mais il n’ose pas, franchir le pas, sauter sur ce tronc qui descend la rivière, passer de l’autre côté. Et les dieux savent combien il devrait. Ils sont tristes de le voir ainsi, gâcher son talent et ses forces dans des battues pour le traquer. Ils pleurent pour lui de le voir contraint dans ce qui ressemble maintenant à un marigot. Il a tant à offrir, tant à donner, et il est tiré par le bas, par ces ombres sèches et froides, qui ne veulent qu’un trophée, qu’une victime de plus à leurs jeux maudits. Les dieux sont avec lui, ils veillent sur sa destinée, qu’il s’est choisie dure et longue, de bataille et de combat, lui le petit renard argenté. Enfin, petit, parce qu’il le veut bien, qu’il accepte, on ne sait pourquoi, de rester limité par ces barrières que lui seul s’impose, alors qu’il peut tant, qu’il lui reste tout à inventer.


Il est un renard en ce moment, sur cette Terre, dans ces bois, mais en réalité, il est un dragon, d’argent et de feu, justement, comme ce que montre enfin ses fourrures, qui n’en peuvent plus de supporter ce camouflage limité. Alors elles lui montrent, ce qu’il pourrait être, ce qu’il pourrait faire, ce feu d’artifice, ce vol puissant, ce souffle de lave, ces yeux de braise et d’acier, cette carapace souple pourtant, si invulnérable et si belle, celle d’un maître des cieux, celle d’un géant immense, planétaire, et non plus ce petit félin, mignon, certes, mais qui n’est plus lui, qui n’est plus ce qu’il doit faire ici–bas.


Bon sang,  qu’il rugisse, qu’il saute, qu’il vole, qu’il broie ! Il est fort, indestructible, il est énorme, infini. Il n’est pas cette créature tapie dans un tronc par peur des chasseurs après lui. Il devait rire, il devrait gronder, rugir, sa joie, sa force d’être en vie et non s’enterrer. Il est trop grand pour cela.


Qu’il sente au fond de lui ce volcan rougissant, cette énergie explosive, qu’il la libère de ce corps trop petit et qu’il prenne enfin sa vraie dimension, sa vraie nature, monstrueuse d’amour et de paix. Il peut faire peur, c’est vrai, pour qui ne comprendrait pas que cette force n’est qu’au service du bien, de la paix, du bonheur,  et non en ce combat quotidien qu’il subit, mesquin et si petit par rapport à ce qu’il est.


Qu’il ouvre des ailes de plein, qu’il les déploie, qu’elles le portent dans les cieux, sa vraie place, et non dans ce minable sous-bois qui n’est plus rien pour lui. Il est un monstre de légende, un mythe vivant, un tonnerre dans le ciel, un tremblement sur terre, un tsunami dans l’océan.


C’est trop, trop fort, trop grand, trop beau pour le laisser passer. Alors fais éclater cette carapace de rat des bois, prends ton inspiration, gonfle tes envies, et libère, libère cette énergie folle qui est en toi, démente, inépuisée, lâche la pour toi, pour les autres, pour le bien de l’humanité.


Un DRAGON, bon sang, un putain de dragon, un être de chimère réincarné, ça fait envie, non ??


Alors lâche tout, lâche ces contraintes de bas étages, ces misérables oripeaux, mue, grandis, croîs, explose en fait, et reconstitue ce que tu es en réalité : le maître des éléments, de la vie, de la création. Pousse ce hurlement de bête à retourner les maisons, griffe le sol à labourer pour trois vies, et élance-toi en un souffle qui ploiera tous les arbres de cette petite, si petite forêt qui ne te paraîtra rien d’autre ensuite qu’un minable point dans le lointain, alors que tu auras pour toi seul l’ensemble des étoiles pour jouer. Tu es un dieu vivant, un être puissant et non cette vermine que tu t’obstines à imaginer.


Explose de vie, de sang, d’énergie ; deviens ce roi que tu veux et prends ce qui te revient, le pouvoir d’aimer et de donner, de transmettre la sagesse et le lien, le partage et le message, de celui qui transcende toutes les éternités : l’Amour emporte tout.

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