L'ancre

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Elle gît dans une cale sombre. Il est difficile de la distinguer. D’abord une barre métallique et noire, puis le socle court, avec un anneau, et enfin la courbe et ses pointes, à même de racler le sable des hauts-fonds.
Pour l’heure, elle n’a pas trouvé son utilité. Elle est encore luisante du vernis de sa fabrication. Elle attend, qu’on veuille bien se souvenir qu’elle existe, qu’on se rappelle qu’elle sert à éviter, les dérives, les écarts ; les tempêtes, les naufrages ; les hasards des courants.
Elle patiente, luisante de poussières et grouillantes de rats, qui pullulent dans cette coque agitée, avides de sacs de grains et de provisions. Elle les observe, impuissante, déchirer les toiles et les draps, se gaver du précieux chargement qui fera plus tard défait trop tard pour y pallier.
Elle aperçoit bien de temps à autre, un mousse, un marin, à la recherche d’un outil, d’une caisse, mais aucune ne daigne jeter un œil et mesurer l’absurdité de sa situation.
Elle ne peut pas parler. Elle ne peut pas crier, avertir de l’imminence du danger, de la déroute qui s’annonce. Elle doit se contenter d’assister, impuissante, à la folle chevauchée sur les flots, désordonnée et chaotique, qui ne mènera à rien de bon, si aucune escale n’intervient.

Elle en a accompagné des vaisseaux, petits ou grands, charmants ou prétentieux, vifs ou lents. Tous la méprisaient, la considéraient comme une anomalie, bien moins séduisante que le fuselage caréné, que les voiles immaculées, que le compas brillant. Jusqu’au jour où…
Les récifs se sont annoncés
La tempête a rugi.
Les pirates ont surgi.
Tout d’un coup, ils la cherchaient tous, ils la voulaient d’urgence, ils se battaient pour elle, et pour leurs vies aussi.
Elle avait alors enfin droit, à ces mains chaudes et rugueuses, à cette ovation franche, à ce vol plané, jusqu’aux éclaboussures, aux gerbes d’eau salée, à l’écume vivifiante, qui soudain l’entourait.
Elle pouvait alors glisser, se laisser choir tranquille, vers cette nuit habitée, vers ce calme accueillant, vers ce sol qu’elle seule connaissait, doux et ferme à la fois.
Quand elle heurtait le fond, elle s’y plantait avec joie, traçant un sillon ferme et droit. Pour marquer son territoire. Pour acter de sa puissance. Pour peser de tout son poids sur les destinées qui lui étaient soudain raccordées.
Et elle ne faillait pas. Elle s’accrochait en force, elle tenait bon, elle assurait son rôle. De point de repère immuable. De solide alliée. De rassurante compagne.

Une ancre. La lourde passagère. L’hôte relégué. L’informe accessoire.
Une ancre. L’indispensable alliée. Le contrepoids vital. La nécessaire intrusion.

Pour que nos vies ne sombrent pas dans le chaos. Pour que nos désirs ne partent pas à vau-l’eau. Pour se rappeler que nous avons besoin de cela : un ancrage profond qui nous permet d’assumer nos responsabilités.

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