La chevelure

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Une cascade noire et soyeuse, ondulante et dense. Une masse opaque et obscure de cheveux déployée.
La jeune femme qui l’arbore, se tient fière et droite. Elle a la tête légèrement tournée, n’offrant au regard, qu’une peau laiteuse et claire. Elle semble écouter. Le bruit des vagues ? Le cri des oiseaux ? C’est que le vent souffle, emportant les sons et agitant cette chevelure animée, comme d’une vie propre, d’un secret.
Quelqu’un appelle cette femme. Elle ne se tourne pas, elle continue de fixer l’horizon, ne donnant pour seule réponse que cette barrière capillaire à contempler. Elle ne paraît pas le faire exprès pourtant, au contraire. Elle serait ravie de pouvoir discuter, bavarder, sans de réelle nécessité, de la pluie, du beau temps, des nouvelles de l’année. Simplement pour le plaisir d’entendre sa voix sonner et raisonner dans l’espace alentour, d’apposer la marque de sa présence dans l’immensité du paysage qui la cerne : des falaises de craie, une herbe verte et drue, quelques moutons.
Elle passe la main dans ses cheveux, en un geste machinal et inconscient, pour se rassurer d’exister, d’être toujours incarnée. Elle en est fière, de leur beauté, des compliments qu’ils génèrent, la faisant rougir parfois. Elle sait qu’ils ne sont pas communs, qu’ils inspirent la curiosité, tant ils sont impressionnants, de foisonnement, de vie. Elle doute parfois, d’être considérée pour ce qu’elle est, et non plus pour ce casque exubérant, qui orne son visage et distrait les regards, qui passent vite de ses yeux à cette coiffure, cette presque tiare.
Une bourrasque soudain, un flot de mèches qui vient lui cacher les yeux, envahir sa bouche, lui chatouiller le nez. Elle éternue, tente de discipliner ce fauve hirsute qui l’assaille. Elle peste, elle veut démêler tous ces nœuds, en vain.
Elle se décide alors. Elle plonge la main dans son sac, fouille un temps, et en sort une barrette, singulière elle aussi. Une courbure fine, une texture forte et de métal argenté, et ce trésor alors : un rubis, d’un rouge profond, aux facettes multiples et taillées avec précision, qui orne l’accessoire, le faisant disparaître sous sa magnificence. Tant d’éclats violents paraissent incongrus, pour domestiquer de simples mèches ; autant envoyer une armée plutôt qu’une lettre pour délivrer le message attendu, qui finira submergé par une telle démonstration.
La femme saisit ses cheveux, les divise d’une main assurée, plante la barrette en leur sein, comme une éclaboussure de sang sur le noir ardent.
Elle relâche sa tension, son cou se détend.
Pourquoi n’a-t-elle que ce bijou à portée ? Pourquoi faut-il qu’il ressorte à chaque fois ?
Elle secoue la tête, elle tâche d’oublier. Cette grande maison, ces murs austères, et cette vieille femme : le visage dur, lardé de rides profondes ; la bouche pincée, le nez busqué. Et ces yeux : deux puits sans fond, sous ce chignon énorme, d’un blanc gris.
Elle frissonne. Elle ne pouvait pas refuser. Elle l’avait tellement déçue, elle en est consciente, elle en porte le poids. Elle lui devait des enfants, elle lui devait une lignée. Elle a failli, elle n’a pas réussi, comme ses sœurs, leurs maris fortunés, leurs belles voitures, et ces gosses blonds et vêtus de Loden verts.
Son corps se tend. Elle se raidit. Elle aurait dû, mais elle ne peut pas, le jeter, ce bijou ignoble, comme une marque d’infamie, la preuve qu’elle n’a pas contenté tous les espoirs qu’elle devait. Elle revoit encore le sourire froid, quand elle a reçu de ces mains sèches, ce présent, dans la chambre à coucher. Elle a sursauté, bien sûr, qui ne l’aurait pas fait : le prix de cette pierre, une fortune ! Le poids de cet héritage : des chaînes rouillées. Elle a bredouillé un « Merci », tandis que les regards condescendants de sa fratrie la cernaient. Ils avaient bien compris eux, les icônes, les êtres parfaits, qu’elle n’était plus bonne à rien, qu’elle avait échoué, et qu’elle allait en supporter le trophée, venu du fond des âges, gravé d’un sceau maudit.
Elle tremble maintenant. Pourtant, il fait beau, le soleil ajoute des reflets bleus dans sa chevelure contrainte, à plat.
Elle se met à pleurer, d’un coup, sans pouvoir d’arrêter. Une fontaine de drames qui s’enfuit par ses yeux, un torrent de regrets qui s’échappe enfin. Une vague purificatrice qui libère son cœur, son âme de toute cette chape de plomb, de non-dits, de vouvoiements, de courbettes et de cérémonies.
Elle hurle alors, elle crie sa rage et sa haine de ce temps perdu, à vouloir à tout prix ressembler à ces momies de société, corsetées dans leurs obligations et leurs rites, brillantes en tous points mais déjà mortes en dedans.

Et elle ose, enfin. Elle a compris.

Elle arrache la broche, d’un geste fulgurant, qui emporte avec elle quelques cheveux coincés. Elle est la jette, au loin, du haut de la falaise, dans l’océan, dans l’oubli.
Un pactole qui sombre dans les eaux fouettées d’embruns, peut-être ; mais une malédiction qui disparaît par le fond. Des siècles d’asservissements et de prisons qui se dissolvent dans l’eau salée, sans retour et sans regret.
Un avenir qui s’ouvre en même temps, libéré du carcan d’obligations qui empoisonnaient ce qu’elle était, ce qu’elle voulait, ce qu’elle pouvait.


Ses cheveux volent au vent maintenant, libérés, légers. Elle sourit, étend les bras.

Elle se retourne alors, et elle le voit : des yeux verts, qui l’observent ; un éclat de rire qui fuse. Et l’homme qui s’approche pour lui prendre la main et l’embrasser. Longuement, intensément. Sans un mot.

Tout ce dont elle rêvait, qui vient de commencer.

Une belle vie.

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