La girafe

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Cet animal est incroyable !

Sa taille d’abord : immense, hors norme, stratosphérique.
Sa couleur ensuite : jaune pétard, ou blanc, mais marbré, tavelé, un puzzle complet.
Ses yeux enfin : doux , soyeux, veloutés, une caresse affichée.

Et tout cela réuni donne une créature de science-fiction, un être qui ne devrait pas exister, tant la beauté le dispute à la fragilité dans sa conception.
Pourtant, il est là, et bien vivant. Une preuve unique que la vie n’a pas de limites, que l’impossible ne fait pas partie de la Création, avec ce message claironné : notre bonheur ne peut avoir de fin, pour peu que l’on y croit.

Et cette girafe alors, comment vit-elle tout cela ? En réalité, elle ne s’en soucie pas. De n’être pas dans les canons de la mode, de ne pas avoir le bon pedigree, de ne correspondre à rien de connu, dans sa catégorie. Elle observe le monde du haut de son mirador et se dit qu’il est joli, cela lui suffit. Et elle a amplement raison.
Pourquoi se pencher sur les Lilliputiens qui vous envient ? Sur les punaises qui veulent vous piquer ? Sur les lions qui ne pensent qu’à vos jarrets ? Allons plutôt profiter de la vie, avant qu’elle ne prenne fin ; on verra bien en chemin où tout cela va nous mener.
Une philosophie parfaite, de celle qui devrait être claironnée, loin des gourous et des encapuchonnées. Une hymne à la raison et à l’hédonisme sain. Une révélation ? Non, du bon sens, tout simplement.

Et que fait-elle de son existence ? Là, tout de suite, elle ne sait pas trop. Elle a vu ses frères, ses sœurs partirent de ci, de là, sans plus de projet. Elle-même n’en a pas vraiment. Elle se contente de glisser à travers les herbes hautes, la savane généreuse, les arbres aux fruits goûteux. Cool, quoi.

Oui. Bon. Certes. On peut comprendre, carpe diem et tout le tralala. Mais quand même, elle est trop singulière pour se contenter d’une petite vie, cette demoiselle à long cou. Elle peut mieux que cela. Bien sûr, se la couler douce, marcher d’un pas alangui, ça évite les chevilles foulées, cependant…
Ben cependant, elle vaut autrement plus que ce profil bas.

Elle est une girafe : elle peut voir loin, anticiper, dominer des situations que personne d’autre ne pourrait encaisser.
Elle est une girafe, elle marche à grands pas si elle veut et elle se doit d’aller loin, ailleurs et hors de sentiers balisés.
Elle est une girafe, elle symbolise l’extrême, l’unique, l’exemplarité à brandir en étendard.
Elle est une girafe, elle a besoin d’espace, d’air pur et d’horizons dégagés.

Hors, là, elle est dans un zoo. Tombée bien bas, loin de sa condition de reine des rêves et des visions. Elle se pense coincée entre des barreaux qui lui arrivent au genou. On hallucine, ou quoi ? Elle pense que sa place est ici, sur un carré de béton à contempler le cuir chevelu des visiteurs qui lancent des cacahuètes à ses pieds. N’importe quoi.

Alors ma belle, il va falloir prendre ses dispositions.

D’abord, tu préviens le gardien de ce trou à rats que, tchao, bye-bye, tu t’en vas. Il n’est pas content ? Tu lui passes par-dessus.
Ensuite, tu files tout droit, non sans faire attention aux lampadaires et aux panneaux de signalisation, ce sera dommage de se vautrer le voyage à peine initié.
Car oui, quand même, l’idée est de voir du pays, voire tous les continents ! Tu n’espérais tout de même pas te contenter de ce minable piège à bestiaux ? Oui, il s’agissait de ta maison, celle qui t’a vue arriver dans ce bas monde. Et alors ? Tu crois que Christophe Colomb est resté collé à son berceau ? Que Janis Joplin se contentait d’un biberon ? Que Marilyn n’a mis qu’un baby gro ?

Allez, allez, on se réveille, on sort de sa léthargie et on va de l’avant ! Bon sang, tu es HORS NORME. Tu ne peux pas passer inaperçue, même si tu le voulais. Alors, ou bien tu l’acceptes et tu grandis d’un coup, ce qui va faire très, très haut. Ou tu renâcles et là, tu vas te retrouver les fers aux pieds. Et fini le mouvement, finis les projets, finie l’ambition, tout simplement, et tous les potentiels miraculeux.
Et ça, ce n’est pas une option.

Alors, tu trottes, loin de cette ville qui t’emprisonnait. Loin de ce pseudo jardin en carton. Loin de ces faux amis en uniforme.
Mais près du ciel, près des étoiles, près du soleil et de la Lune, près du cosmos et des galaxies. Près de ton âme, en fait.

Ce n’est pas pour rien que tu as une telle hauteur : parce que tu dois, toi aussi, briller de mille feux. Alors vas-y ! Étincelle, flamboie, resplendis ! Offre aux regards des passants ébahis ta beauté et ta singularité. Tu ne plais pas à tout le monde ? On le sait bien, et on s’en fiche tout autant. Seuls les nains et les sots ne comprendront pas ce que tu fais là, à leur cacher le soleil, la tête dans les nuages. Autant dire, personne d’intérêt.

Tandis que toi, toi, toi, tu vas filer, d’un trait, dans une cavalcade effrénée, vers la liberté et le vent, vers le mouvement et la vitesse, vers la griserie du présent, ce sentiment d’être enfin incarnée. Et non pas empaillée à être tripotée sans arrêt.

Alors ne t’arrête plus. File, trace, encore plus loin, encore plus longtemps, tu ne seras jamais rassasiée de paysages et de lumières, de rencontres et de nouveaux amis. Tu ne seras jamais perdue non plus, toujours un œil sur l’horizon, et la tête dans l’infini. Tu ne seras jamais seule, toujours bien accompagnée, d’une aigrette, d’un félin et tiens, d’un monsieur girafe aussi ! Mais pour cela, il faut retrouver ce que tu es, l’accepter, et le transcender.

Ça, c’est à ta portée.

Alors, un clin d’œil, et c’est parti !

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