La panthère

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Elle vous glace par son regard. Vert, perçant. Elle ne l’a pas choisi pourtant. Il est comme cela, elle n’y peut rien changer. Il n’est ni bond, ni mauvais, il vous regarde, c’est tout, et c’est déjà énorme : il vous considère, de haut en bas. Là où cela devient troublant, c’est quand elle commence à bouger, juste après vous avoir vu. On ne sait pas si elle a mangé, si elle est repue, si elle veut juste vous renifler, se lover à vos pieds, ou alors vous sauter à la gorge, d’un bond prodigieux.
C’est une panthère, un animal comme vous, parmi la Création. Elle a la beauté, la force, le ressenti, mais elle fait peur, elle n’en peut plus.
Elle voudrait en fait rentrer ses griffes, les cacher, montrer patte blanche afin que quelqu’un, enfin, daigne la considérer d’un œil neuf, vide de tout préjugé.
Elle voudrait pouvoir se promener dans les arbres, dans les marais, dans la nuit aussi, sans susciter l’inquiétude et la peur irraisonnée.
Elle voudrait pouvoir frayer avec d’autres qui ne sont pas comme elle, des fragiles, des petits, des simples, des mignons, mais elle n’y arrive pas. Ils fuient tous comme si leur vie en dépendait, et ils ont raison au fond. La panthère ne se connaît pas si bien que cela.
Oui, certes, elle sait sa force et ses talents, ses dons de camouflage et son flair infaillible. Elle l’a pratiqué, année après année, pour survivre à son tour, pour grandir et ne pas se faire lacérer non plus, pour enfin elle aussi avoir sa portée, et leur transmettre tout ce qu’elle a appris et qui lui a fait défaut à elle, abandonnée dès son berceau.
Et c’est bien là qu’est le problème : elle n’a pas pris conscience du manque qui s’est crée, par cet oubli de parents, par cette solitude trop tôt vécue, par cette jungle qu’elle a traversée.
Elle a un trou béant en son cœur, elle a un gouffre énorme que rien n’a comblé, jamais. Oui, bien sûr, elle a fait sa parade, elle a joué à la belle, elle a ronronné, mais cela, c’était pour la galerie, pour faire comme ces autres bestiaux : la bête attendrie, pour persévérer la lignée. Cela n’a en rien suffi à résoudre ses questions, d’ailleurs, aucun mâle n’est resté, ils ont tous fui, effrayés par la béance d’amour exigé, par l’impossible satisfaction. Ils n’étaient pas lâches, ni peureux, ils avaient simplement pris conscience qu’ils ne pourraient jamais la satisfaire, à un, à deux, à une tripotée, tant sa demande dépassait tout.

Alors la revoilà, perdue à nouveau, à elle-même et à sa lignée, à son sens de la vie, à son fil d’Ariane précieux.

Tu fais bien de venir nous voir, petit félin, il était temps de communiquer. Voilà ce que nous te proposons : un nouveau pari. Jusqu’à présent, tu as tout bien fait ce qu’on t’a dit : apprendre, pousser, avancer et grimper. Bravo, mais tu t’es fourvoyée, tu n’as pas chevauché le bon destrier, tu n’as pas gravi la bonne montagne, tu es partie… dans la direction opposée !
Heureusement que tu le réalises car au bout, c’était le gouffre et ses pointes rocheuses acérées.

Alors tu t’arrêtes, tu descends de ce radeau désespéré, et tu te poses sur la rive, toute mouillée, toute transie certes, mais avec une chance de tout recommencer.
Oui, tu peux dire « au revoir » à tes compagnons. Regarde-les partir au loin, ils sont perdus, eux aussi, mais ils accosteront plus bas, à leur tour, ce n’est pas le moment. Tu les as guidés, rassurés, c’est bien, mais c’est fini. Tu es seule maintenant et c’est ainsi.
Tu te poses, tu t’étends, tu souffles, tu respires l’air humide des vapeurs de la rivière. Tu ouvres tes yeux, mais sans cible cette fois, tu laisses ton regard errer, juste pour contempler ce qui t’entoure et que tu ne voyais plus, trop obnubilée par toutes ces charges, ces questions. Tu attends, tu relâches, tu te détends, enfin. Tu sens tes muscles qui sont décrispés, ton corps qui s’alanguit, ta tête qui se pose, sur un tapis moussu. Tu es bien, enfin, tu prends la mesure des tensions que tu délaisses, tes crispations qui te paralysent, des contraintes que tu supportais. Et tu peux.
Bon sang ! Cette guerre de tous les instants ! Cette course insensée ! Cette tension permanente ! C’était dément, inutile surtout. Alors c’est fini, point.

Maintenant, tu te relèves, doucement. Tu poses la patte dans une flaque d’eau et tu sens la chatouille dessous. Tu renifles l’air ambiant, et tu perçois cette fleur, là-bas, entre les cailloux. Vas-y, approche-toi de ce petit bijou. Regarde ses pétales dorés, sa tige toute en finesse, ses feuilles sculptées. Et tu te plonges dedans.

Cette fleur, c’est toi. C’est ce que tu devrais être, loin de cette guerrière virile et effrayante. Tu as fait ce pari de la lutte et de l’effroi, c’est fini.
Tu as le droit d’être ce que tu sens : de ployer au souffle du vent, de grandir avec la rosée, de semer au gré des saisons tes spores qui essaimeront ailleurs, dans des jardins où ils incarneront le bonheur.
Tu  as une chance inouïe : celle de pouvoir te renouveler, n’hésite pas. Tombe l’armure, oublie ces guerres du passé, détruis et brûle ces oripeaux, ce n’est plus ce que tu es.

Tu es légère et gracile, tu es belle et unique, tu es un cadeau pour l’âme. Alors ose le montrer, enfin. Ose l’abandon et le don, la douceur et le câlin, le sommeil et les rêves. Tu vas adorer, crois-nous. Tu n’attends que cela, la pichenette qui te pousse dans la bonne direction : eh bien la voilà !
Toi, tu vas de l’autre côté de ce monde furieux. Tu transcendes les clivages, car la beauté n’a pas de camp. Tu éteins les feux, car le baiser apaise tout. Tu calmes les peurs, car la tendresse rassure et grandit.

Fichtre, ce qui t’attend est beau, lumineux, pour peu que tu l’admettes, que tu ne vas pas sauver le monde en tuant tout ce qui te contrarie. Tu peux le faire d’une autre manière, par des cadeaux du cœur et de l’âme, en offrant ce que tu es, au fond.

Il n’y a plus de panthère, cette peau est morte. Il en sort à la place cette fleur, encore, plus une autre, de ce cadavre encore chaud, puis des milliers, qui forment comme un tapis, de soleil et d’étoiles, sur la terre grise jusque-là. Tu es innombrable et belle, tu es le bonheur incarné. Tu habilles le monde de couleurs et d’éclats, de jaune, de vert et de doré.

Alors, laisse germer ce don, ce miracle de la Nature, ton âme révélée. Et regarde ce qu’il s’en suit. Tu n’as pas à agir pour une fois, juste laisser arriver à toi ce qu’il faut, les êtres et les choses qui, tout d’un coup, alors qu’elles te fuyaient, viendront en nombre et en colonie. C’est fou. Ce dont tu crevais d’envie va t’être donné au centuple, simplement en étant toi.

Oui, cela fait peur, mais pas de ce que tu crois. Le plus dur, ou pas en réalité, est de laisser tomber ces faux-semblants, ces pseudos alibis, c’est tout ; c’est la seule chose à accepter. Ce n’est pas dur : tu regardes, tu prends, tu jettes au rebut ! Ce qui est dur est le fait d’oser, et pourtant… Tu veux continuer comme cela ? Armée jusqu’aux dents, agressive, butée ? Non, bien sûr. Ben, vas-y alors.

Tu ne peux plus attendre, c’est aujourd’hui, c’est en lisant ces mots que tout débute et tu renais. Sens cette énergie qui chamboule ton carcan. Vibre à ces flots de lumière rayée, observe comment ils dissolvent tout ce qui te mine avec la facilité de la pluie qui rince les scories. Alors bois, absorbe, que ces mots irriguent ton âme et guident ta vie. Tu l’as mérité, après tous ces combats.

Une fleur, on te dit, offerte, pour toi, en toi. Prends-la, et fais-la rayonner. Elle aura l’éclat d’une galaxie, la beauté d’un ange et la multitude de la vie.
Une fleur, un élan ; une lumière, un soleil ; une graine, le monde réinventé.

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