Le caïman

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il est fuselé, avec les yeux qui brillent, glissant dans l’eau sans même générer une ondulation. Tout son être est dédié à ce qu’il est : un chasseur redoutable et aguerri.
Il est un peu imbu de lui-même, il faut le reconnaître. Il n’a pas tort, en un sens, il est parfait : sa peau est un bijou de géométrie, son profil des plus fins. Il ne s’inquiète même pas du lendemain, tant il est obsédé par son reflet dans l’eau. Il sait qu’il plaît aussi, et n’a aucun mal à s’accoupler, juste pour le plaisir, et c’est tout. La nichée, les œufs à enterrer, très peu pour lui.

Nous avons ainsi à faire à une très belle arme de guerre, une guerre de séduction, une guerre de destruction. Des êtres et des sentiments. Des illusions et des projets. Des aventures et des réunions.

Ce caïman est impitoyable : aucune émotion, rien, juste utiliser l’autre, pour le repas ou pour ses jeux, puis le jeter dans le courant, et regarder sa dépouille partir en flottant, sans même un adieu, sans même un sourire, juste pour l’avoir fait.

Inutile de tourner autour du pot, cette bestiole n’est pas notre tasse de thé. Ce n’est pas qu’elle n’est pas remarquable, unique, non ; elle est tout simplement détestable. Elle ne construit rien, elle consomme. Elle ne bâtit pas quoi que ce soit, elle détruit. Elle ne partage pas la moindre richesse, elle se les accapare, sans scrupules ni regret.

Alors, le saurien, tu vas en prendre plein la gueule, jusqu’à exploser, afin que tu comprennes ce que tu as engendré jusque-là.

D’abord, toi le roi des marais, qui te crois invincible et indestructible, tu vas trouver pire que toi. Laisse-nous te présenter : l’alligator ! Eh oui, tu ne t’y attendais pas, hein ? Il est plus gros, mais tu ne l’as pas réalisé, car il ne faisait dépasser que le bout de son museau, au ras de l’eau. Il est plus fort aussi, mais ça, tu ne l’as saisi que lorsque tu as vu sa queue fouetter l’onde à faire un tsunami. Il est plus vicieux encore, tu n’es pas près de l’oublier, vues les cicatrices qui ornent maintenant ton dos.

Bien. Maintenant que nous avons ton attention, et que tu panses tes plaies, tu as peut-être une chance de t’en sortir en un seul morceau.

La première chose à faire, c’est de présenter tes excuses ; à tous ceux que tu as fait souffrir, à la multitude que tu as méprisée, à tout ce peuple que tu as considéré comme moins que rien. Sans eux, tu n’existerais pas, tu serais invisible et perdu, crois-le. S’ils les acceptent, et dans ce cas seulement, tu auras le droit de poursuivre ton existence – dans le cas contraire, tu vas continuer à ramer, et pour un bon bout de temps, jusqu’à ce que la Lune soit rousse, dans plusieurs printemps.
La seconde chose, à ce moment, sera de quitter ce lieu, oui, ton petit paradis de pacha. Tu n’as plus rien à faire ici, tu as déjà tout détruit et ils te haïssent tous. Dis-leur au revoir malgré tout, et va-t’en. Sans délai. Et pars vers une mangrove, un grand fleuve, mais tout autre chose que ce que tu as connu. Et installe-toi, retrouve tes repères, mais surtout, ne repars pas en chasse bille en tête, comme avant. Là, ce n’est plus un alligator que tu croiserais, mais un chasseur, et tu n’aurais pas d’échappatoire. Non, ce qu’il te faut maintenant, c’est construire, un accueil, un gîte, une maison, pour recevoir ceux qui en ont besoin et qui fuient d’autres prédateurs de ton rang. Là seulement, tu auras le droit de souffler, de te reposer, de te régénérer, pour te transformer, enfin, quitter cette peau de plomb, la fendre en deux, et laisser enfin apparaître ta vraie nature : cette fée bleue, ce petit papillon brillant et généreux.

C’est un dur chemin qui t’attend pour arriver jusque-là, mais tu n’as plus le choix dorénavant. Tu en as trop fait, ou pas assez. Alors, n’attends pas de te faire lacérer, prends les devants. Ne rejette pas ce message, cela ne sert à rien, il est déjà prononcé, et ses lettres gravées dans l’Univers entier. Commence ta mue, sans plus tarder, et reconnais t’être fourvoyé. Sinon, tu devras en payer le prix, pour le même résultat.
À toi de voir : la rédemption accueillie, ou l’anéantissement programmé. Dans tous les cas, la fin d’un cycle et la renaissance, dans les rires et la joie, ou aux forceps ; c’est toi qui choisis ; tu es prévenu.

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