Le cacatoès

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Qu’est-ce qu’il fait comme boucan ! Mais il n’arrête jamais ? Et que ça piaille le matin, et que ça caquette le soir, et que ça continue, même la nuit ! Ce n’est plus un oiseau mais un moulin à paroles, une logorrhée à plumes, un réservoir à mots !
Dans sa famille, c’est des champions, mais lui, il est hors catégorie ! Incroyable, on a même envie de couper le son, de se boucher les oreilles jusqu’à la fin, de mettre un casque sur la tête, afin que s’arrête ce tintamarre délirant.
Mais qu’est-ce qu’il lui prend ? Pourquoi il est comme cela ? Il a peur de ne plus être entendu, de se perdre dans la forêt ? Ça ne risque pas, avec le nombre de décibels qu’il balance à tout va, mais c’est plutôt la forêt qui va se vider, pour fuir tout ce boucan.
Ah, mais, c’est infernal ! Et patati, et patata, et que je t’en remets une couche, et que je te tartine le carafon, et que je te sature l’espace ambiant.
Bon sang, mais faites-le taire ! Ce n’est pas normal, un tel volume, une telle diarrhée verbale, c’est malsain.

Va falloir qu’on cause, l’oiseau, ça ne peut plus durer. Tu pollues l’espace avec tes vibrations, tu brouilles l’écoute et le reste aussi. Non mais, tu réalises le mal que tu fais ? À vriller les tympans ? À péter la sono ? À couvrir la musique même ?
Non, on ne te demande pas de la fermer, on te demande de t’ajuster. Aux autres, aux bruits de la vie, au souffle du vent.
Toi, tu arrives avec tes gros sabots et vlan : dans ta face, mes avis, mes envies, mes peurs et mes effrois ! Tu n’en veux pas ? Tant pis, les voilà, à te submerger de haut en bas.
Effarant, tant de sans-gêne et d’inconvenance. Des décennies qu’on avait plus vu ça.
 On croyait que c’était réservé aux dessins animés, à ces cartoons avec des cornes de brumes et des Klaxons géants. Eh ben non : paf, on l’a en direct, en vrai, en stéréo, et même dolby. Un carnage pour les trompes d’eustache, un ravage pour les petits pavillons, un tsunami pour les cils vibratiles.

Faut que ça cesse, maintenant.

Le poulet coloré, tu fermes ton bec, fissa, ou on te le colle, avec du scotch et du sparadrap. Oui, de suite. Non négociable et illico.

Voilà, merci.

Tu te sens comment ? Tout nu ? Tu m’étonnes !
Ça fait drôle, hein, d’entendre enfin son cœur battre, son souffle gonfler les poumons, ses ongles gratter sa peau ? Et ce n’est que le début de ce monde minuscule que tu vas retrouver.
Quoi ? Tu en veux pas ? Tu plaisantes, j’espère, ce n’est pas une proposition, mais une injonction ! Tu préfères une laryngite à vie ? Ou un cancer du poumon ? Oui, il semble bien.
Reprenons.

Tu écoutes. Tu ne dis plus rien, surtout, rien, quoi qu’il se passe. Tu es le silence incarné. Tu es l’ouïe réinventée. Tu es douceur et accueil et non plus fanfare de salon. Tu es câlin et bras ouverts, et non plus plastron bombé et mains levées. Tu es calme, enfin.

Ah oui, pardon. Tu t’écroules ? Bien sûr ! Tu ne croyais tout de même pas que ce serait facile, du jour au lendemain ! Mais c’est ça ou tu crèves, comme tu veux ! D’abord, il te faut tout déconstruire : ton masque de plumes colorées, ta crête surchargée, tes pattes à bagouzes, tu jettes tout, dans un tronc.
Ah, c’est mieux. On se sent plus léger, non ? Tout nu ? Oui, aussi, mais c’est comme cela que tu es né et tu n’en plaignais pas, si nos souvenirs sont bons.

Ok, maintenant, on recommence. Tout, du sol au plafond.

On attrape cette grande feuille verte, là-bas, et on s’en fait un habit. On chope, avec délicatesse quand même, ce petit cœur ouvragé, en forme de papillon, et on se le met dans les cheveux. Et puis, une touche de couleur : un peu de pollen sur le nez. Attention, tu vas éternuer !

Bon, tourne-toi, laisse-toi regarder… oui, c’est mieux. Ah, et ce calme en plus, un délice.

Pas mal, pas mal du tout, mais après….
Ah oui, danser ! Comme les vahinés, avec les hanches qui bougent de chaque côté. Non, ce n’est pas ridicule, c’est le mouvement, c’est la vie, c’est le bassin qui se libère de tous ces trucs coincés, ces enfants qui ne sont pas nés, ces coups reçus, ces larmes versées.
Ah, on y est, touché !
Tout sort, d’un coup, ah ce que ça fait du bien, ça soulage, ça libère, ça fluidifie, il était temps. Ouf.

Ok, on ne s’arrête pas. On s’assoie, par terre, n’importe où, et on pose les doigts dans la terre, on la trifouille, on la malaxe, on la sème, jusqu’à faire un petit château : une tour, bien sûr, un petit pont-levis, quelques mâchicoulis. Parfait, mignon, mais pas barricadé, idéal pour se ressourcer !

On progresse pas mal, là, chouette ! Ah oui, d’ailleurs : il te faut de nouveaux amis, avec cette nouvelle toi. Plus question de traîner avec ces sangsues des misères des autres, ces vampires du malheur quotidien. Tu les trashes, tout de suite, tu n’en veux plus ! Et puis tu regardes, derrière toi : ce petit cochon sauvage, là, il est pas trognon ? Si, alors adopté ! Et ce singe roux ? Pareil ! Et, waaaa ! Non ? Si : une licorne ! Ça alors, cette chance, elle ne vient jamais, d’habitude, et encore moins dans ces conditions. Rien à dire, tu es verni, ils t’aiment bien là-haut. En selle, alors ! Tu montes sur ce caillou, tu la salues, tu la caresses aussi. Tu te présentes, non pas ce nom, l’autre là, il te va mieux. Et si elle est d’accord, tu l’enfourches. Oui ? Vraiment, c’est la fête ! Et là, ma belle fée, le reste t’appartient. On ne veut pas savoir où ce destrier prodigieux va t’emmener, mais on aimerait, crois-nous, elle connaît des coins qui… que personne n’a… et que…. Enfin, tu verras.

Mais, mais, mais : un truc quand même, avant de te laisser.

TU DIS MERCI ! À ta fille, qui t’a supporté, dans tous les sens du mot, à tes frères, qui t’ont accompagné, à ton père, trop vite parti. Tu leur dois tous cette transformation, et ils te regardent, en ce moment, avec bienveillance, heureux, soulagés, de te voir tomber le masque, les hardes pourries, pour ce délicat habit.

Bon voyage alors, mais reviens nous raconter, c’est prévu et ça fera du bien !

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