Le condor

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il n’a pas l’air commode, avec sa tête rouge et son bec tordu. Mais ce à quoi il ressemble lui importe peu ; il est sorti du fond des âges, il erre depuis des générations, alors son meilleur profil, ses rides du cou, comment dire ? Basta !
Pour le moment, il est posé sur une branche d’un arbre décharné, au milieu d’un désert. Il se repose, il attend, après un si long vol accompli. Il n’est pas fatigué, non, juste un peu las, d’encore devoir tourner là-haut, de voir les mêmes paysages, de parcourir ce cercle perpétuel, autour de ces océans et ces sommets qu’il connaît déjà.
Alors il médite, il patiente. De retrouver l’inspiration, l’envie, de voler, de fendre les cieux, de projeter au sol son ombre majestueuse, son présage joyeux, que seuls comprennent les initiés.
Car c’est une légende, cet oiseau-là, c’est un mythe. Il remonte si loin que les hommes n’étaient même pas conscients d’exister. Il a connu tant de vies que nous sommes tout petits à côté. Il pourrait en raconter des histoires, d’amour et de mort, de paix et de guerre, de cycles recommencés, de vies renouvelées. Tout, absolument tout, est inscrit en lui, ce messager du temps.

Il secoue sa tête, étire une aile, saute sur le sol.

Oui, il l’a vu, bien sûr, ce cobra, ce serpent formidable qui est lové aussi au pied de ce tronc. Il avance vers lui d’ailleurs, sans peur ni regret. Il s’approche jusqu’à le toucher, insouciant de danger. Et cela ne manque pas : le cobra se dresse d’instinct, déploie son cou, siffle de colère, et se fige.
Le condor patiente, immobile. Il remue les plumes de sa queue. Il penche la tête un peu. Et d’un coup plante son bec dans les mâchoires gorgées de venin.
Le serpent tressaute, se tord, puis sa danse macabre cesse peu à peu, pour se figer définitivement.
Le condor lâche sa proie, la picore un zest, en dévore un bout, puis se hisse à regret sur cette branche à nouveau.

Il patiente, il s’assoupit presque.

Le ciel se zèbre d’éclairs, de nuages sombres. Un rideau de pluie s’abat sur la terre brûlée, l’irriguant d’un torrent d’eau et de feu, de rivières et de foudre.
Le condor ne bouge pas. Il laisse l’eau glisser sur son plumage dense, rincer la poussière et les débris, des combats passés, de ses mues, de ses plumes abîmées.
Un éclair fend l’arbre en deux.

Le condor est vexé, là il doit bouger.

Alors, il reprend son envol, dans ce chaos d’éléments, mais ne cherche pas d’abri, non. Il monte direct au ciel, dans les nuages furieux, les transperce et les domine d’un trait. Il retrouve l’azur et la paix.

Il regarde sous lui la tourmente des pluies, les vents incohérents, puis il décide de les ignorer.

Une brume de rosée s’élève de ses ailes humides, vaporisée sous les rayons du soleil retrouvé.

Le condor s’ébroue, il retrouve un regain d’entrain, d’énergie. Il sait où il veut aller Dans ce pays d’éléphants et de bouddhas, de prières et de temples, dans ce continent aussi vieux que lui. Il y est heureux là-bas, il est dans son élément, aux sons des flûte légères et des tambours passagers.

Il accélère sa cadence, il a hâte d’y être, il sait ce qu’il va chercher.

Uns statue. Une danseuse de pierre aux formes généreuses. Une fée sculptée dans la roche, une étincelle figée dans l’instant. Il va la libérer.

Il laisse les courants le porter, il plane, sûr de son autorité.

Il voit les reflets des océans sous lui, les feux des fleuves embrasés par le couchant, les vapeurs des forêts denses et habitées.

Ça y est, il reconnaît le temple, sa tour pointue, toute de cercles empilés. Il amorce sa descente, dérangeant quelques perroquets.

Il se pose, devant le bassin constellé de fleurs de lotus, roses et vertes, une dentelle d’eau et de pétales. Il se dit que le monde est beau, qu’il fait bien de rester encore, ne serait-ce que pour ces moments de pure beauté.

Il s’approche de la porte, écroulée depuis longtemps, mais il se souvient comment elle était : de bois et de fer, massive et ouvragée.
Il sait que la statue n’est pas loin, juste sur le côté, entre un cheval et un Ganesh, son vieil ami. De fait, il la voit qui lui sourit.

La statue est heureuse, elle va recouvrer sa liberté, ses mouvements. Entendre à nouveau son sang battre dans son coeur, et son souffle gonfler ses poumons. Elle observe le condor qui vient, à la toucher, ce qu’il fait d’ailleurs : un coup de bec, comme une impulsion qui ouvre tout, ses yeux et son âme, ses bras et son dos,
Elle descend de son piédestal. Elle le remercie, avec l’envie de lui sauter au cou. Oui, oui, elle n’a pas oublié que c’est un dieu vivant, cet oiseau, mais cela n’empêche pas les effusions.
Elle s’incline, avec respect, et fait un petit tourbillon avec un pied, en cadeau.

Le condor la regarde à son tour. Il la trouve belle, ce qu’elle est. Il est content d’avoir créé la vie, encore une fois.

Il ouvre ses ailes, s’élance sans bruit vers une destination autre, connue de lui seul.

La statue qui n’en est plus, s’avance, à petits pas, vers l’onde du parterre d’eau. Elle s’assoie sur le rebord, y trempe un pied. Elle frissonne, de bonheur aussi, sous la fraîcheur de l’eau. Et elle batifole, fait jaillir des éclaboussures, rit aux éclats.

Elle se lève, elle se dresse, et pousse un cri de joie : MERCI !

Écrire commentaire

Commentaires: 0