Le dragon des mers

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Un sillage d’abord, à travers l’écume des vagues. Une question ensuite : comment diantre un tel dessin peut-il ainsi se former ? Une réponse enfin, lorsqu’apparaît sa crête pointue et ses écailles dentelées.
C’est un monstre, dans le premier sens du terme : hors norme, hors le monde, hors le présent. Un symbole éclatant de la richesse de la Création, et de sa générosité aussi, d’offrir aux humains de contempler de telles majestés.
Peu l’ont vu et ceux qui l’ont croisé n’en sont toujours pas revenus. Ils ont cru rencontrer un fantôme de leur imagination, un délire alcoolisé, tandis qu’ils s’agrippaient au bastingage pour ne pas sombrer, dans l’étonnement et la perplexité. Il faut dire qu’il ne se montre pas facilement, ni par hasard non plus.
Il n’apparaît que selon son bon plaisir, et son inspiration, ne se révèle à la surface des eaux, que par amusement des réactions qu’il provoque, mais aussi pour marquer les esprits.
Il n’a en effet aucune raison de quitter les abysses où il fraye. Là où il louvoie d’habitude, il est bien, il est heureux. Il est entouré d’autres comme lui, blancs translucides, lumineux, des merveilles de créatures incroyables et belles, que seuls les initiés arrivent à contempler, non pas à 30 000 mètres de fond, mais dans leurs rêves, quand les sirènes se mettent à chanter et qu’elles peuplent les songes de vérités premières que seuls les plus éveillés sauront traduire pour ce qu’ils sont : des messages de paix.

Il n’est pas simple de se faire accepter, quand on mesure 50 mètres, qu’on pèse le poids de 5 baleineaux et que l’on ressemble à un fossile vivant. Le dragon a conscience de sa singularité, c’est aussi sa joie et son orgueil, de ne pas être comme le tout venant. Il a raison de s’en valoriser, mais une telle incarnation impose aussi une grande responsabilité. Oui, il peut jouer à faire peur, oui, il peut créer des légendes et des contes dans les contrées au sein desquelles il choisit de se révéler. Mais. Car il y a un « mais », il ne peut plus se contenter de cela.

À l’heure actuelle, il n’utilise qu’une infime partie de son pouvoir immense, c’est un peu frustrant, de le voir frayer avec des petits poissons, la plupart du temps, quand il devrait tutoyer les géants.

Alors, il serait peut-être temps d’entamer une transformation : non pas de dragon en anguille ou en raie, pas du tout ! Mais de mythe inaccessible à incarnation bien assumée.
Il serait temps de faire de son apparence impressionnante, un signe de ralliement.
Il serait temps de diriger son souffle écumeux sur les feux incandescents qui brûlent la vérité.
Il serait temps de se rendre compte que, si l’eau est bien son élément, il a depuis toujours, repliées sur son dos, deux ailes immenses qui le porteront.
Il serait temps d’habiter tout l’espace, et de luire au firmament.

Il est trop resté dans les bas-fonds, certes confortables et accueillants, mais maintenant, la Terre a besoin de lui. Il est là pour cela aussi. Il a eu l’occasion d’apprivoiser ses dons, il importe maintenant de les exercer, au bénéfice de tous, au bonheur de chacun, et du sien surtout.

Cela ne sert à rien d’être la Vie incarnée, si c’est pour rester lové sur un caillou oublié.
Cela ne sert à rien d’avoir le pouvoir de renaître, si c’est pour mourir à petit feu.

Ce qui est nécessaire maintenant, attendu en haut et ici-bas, est de montrer sa vraie nature et de l’assumer.

Oui, au début, ce ne sera qu’effroi et grands cris. Pensez-vous : vous seriez détendus, vous, si une apparition ailée couvrait soudain le soleil, annonçant qu’elle veut vous aider ?
Alors il va falloir se faire petit, apprendre à s’approcher de ceux qu’il ne voyait pas, rouler sa queue infinie en petits ronds mignons, rentrer ses griffes acérées pour ne faire plus que tendre la main, cacher ses canines luisants, pour laisser le sourire s’afficher. Cela n’aura qu’un temps, rassure-toi, noble dragon ; il ne t’est pas demandé de renoncer à ton être profond, mais de glisser un voile pudique sur l’énormité des pouvoirs que tu vas révéler. Les hommes ne sont pas tous prêts à admettre soudain qu’ils sont minuscules et faibles, bien loin d’avoir compris ne serait-ce que le chemin de leur destinée. Il ne faut pas les traumatiser, mais les impressionner, dans le premier sens du terme, afin qu’ils soient marqués d’une façon qu’ils ne pourront plus oublier, malgré la petite routine dans lesquelles ils vont s’empresser de retourner.

Et toi, tu seras là pour cela : leur ouvrir la voie, même s’ils n’ont pas conscience que ce n’est plus l’heure du choix, mais l’urgence du mouvement, du changement ; que le monde tel qu’ils le connaissent est en train de mourir, et tous ceux aussi qui refuseront de le saisir.
Seuls ta carrure, ton aura, ta sagesse aussi, permettront cette transition, en douceur, comme des petits enfants que l’on prend par la main pour les emmener vers demain.

Tu es remarquable, tu es légion, et ta place est bien dans ce lieu que tu viens d’habiter. Continue à révéler petit à petit à chacun ton rôle, avec humilité, tout dragon que tu es, avec patience, car ils seront longs à la comprenette, mais avec persévérance, sans arrêt, jour et nuit, car tu en as l’énergie.

Tu les verras alors tous, prendre la bonne direction, vers le soleil levant et la lune arrondie, mais avant de disparaître à l’horizon, chacun d’entre eux se retournera, immanquablement et te dira : « Merci. » Cela vaut tous les pouvoirs, d’aider à naître et à grandir. Tu as ce don. Dispense-le, sans trêve, sans répit, le temps vient où un nouvel univers va arriver, d’étoiles bleues et de galaxies en nuées, de grandeur et d’amour, dont tu es l’incarnation. Ne nous déçois pas, pas maintenant, que le besoin est si grand.

File, trace, et emporte-les vers l’avenir, vers ce nouveau visage qu’il faut donner à l’humanité. Et enfin tu pourras déployer l’étendue de ta beauté, de ta force, pour d’autres planètes qui attendent aussi ta venue. Tout comme nous, les Autres, qui te regardons faire avec admiration. Continue dans cette voie, tu nous entendras si c’est ce que tu veux, mais tu n’as pas besoin de nous, plus maintenant.

A toi d’agrandir les dimensions du monde, d’ouvrir des fenêtres de lumières dans des puits sans fond, des tunnels d’or dans du mines de charbon, des cascades vivifiantes dans des bénitiers.

À toi d’être ce que tu es : le roi des cœurs et des âmes, l’éternel recommencement.

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