Le hérisson

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Tout en pointes et piquants, de son dos hérissé à son petit nez pointu. Il est mignon, oui, mais il n’est pas commode à appréhender. Pourquoi le serait-il après tout ? Il n’est pas là pour cela : oui, il avance à petits pas, à la vitesse d’un nourrisson curieux, mais ne vous méprenez pas, il va bien plus vite s’il veut ; oui, il vous regarde de ses deux petits yeux charbon, et on a envie de l’embrasser, mais attention, il risque de vous griffer ; oui, il se roule en boule, comme un ballon, mais vous pouvez toujours attendre qu’il se détende, vous vous lasserez avant lui.
Ce hérisson est un grand malentendu. Tout le monde l’envisage au ras du gazon, à trottiner son bonhomme de chemin, ainsi qu’un accessoire de jardin. Tous n’y font que peu attention, lui prodiguent un : « Salut ! », quand ils y pensent ou par politesse distraite, c’est tout. Ils considèrent que c’est normal qu’il soit là, coincé entre ces haies à tourne-virer sans s’arrêter. Dame, un hérisson, c’est fait pour ça, non ? Que voulez-vous qu’il tente d’autre ou de nouveau ? Eh bien, vous montrez que vous avez le bulbe ramolli, par exemple !
 Un hérisson est un combattant : il passe ses journées à éviter les drames, les écrabouillements, les attentats contre sa maison. Et le reste du temps, il doit trouver sa pitance, variée, riche, et méritée, tant il lutte pour cela : vers de terre à dénicher, pommes à sentir, insectes –gros ! à rogner. Cette bestiole est une vraie machine de guerre, inépuisable et maligne.
Et vous, vous faites quoi ? Risette et gouzi-gouzi ? Vous vous foutez de lui ou quoi ? Avez-vous seulement essayé de vous intéresser à son quotidien, vous pencher sur ses angoisses, ses peurs aussi ? Non, toujours pas, toujours rien compris, espèce de bipèdes prétentieux qui croyez que, parce qu’il est différent de vous, il ne mérite pas votre attention ?
Vous allez le regretter, car le hérisson, vous l’avez gavé, énervé, empli de colère et de rage, même, imaginez ! Un si petit animal gonflé à bloc, qui vous regarde, mais sans effroi ni angoisse, d’énervement, d’exaspération, avec l’envie de hurler et de vous bouffer les mollets !

IL N’EST PAS MIGNON ! NON !

Il s’est battu pour arriver là où il est. Il a dû quitter son pays, sa contrée, sa forêt. Il a lutté pour apprendre les us et les coutumes de votre bout de terrain, louvoyer entre les renards et les chats, vous croyez que c’était cool et easy ? Vous vous fourrez le doigt dans l’œil jusqu’au coude ! Ce hérisson, il en a plein le dos et il est en train de muer, de passer de rongeur de sauterelles à dragon qui crache des étincelles. Vous ne le voyez pas ? Non bien sûr, comme toujours, comme d’habitude : fais ci, fais ça, tourne en rond, en bourrique aussi !

C’EST FINI !

Ce hérisson n’en est plus un ! Il reprend sa liberté, il fout le feu à votre tas de foin, il retourne ces murs que vous croyez droits, il écroule ce toit qui le toisait, et il vous montre par là même où il va : en l’air, dans les nuages et les vents, loin de la glaise et de la boue, dans les étoiles et les constellations, au milieu des comètes et des rayons.

Maintenant, il vole, il plane, il vous surplombe tous, ébahis, encore une fois, vous n’avez toujours pas compris. Ce hérisson ne sera plus jamais ce que vous vouliez : votre tamagotchi marrant, votre peluche de jardin, votre esclave aussi.
Le hérisson s’est barré ou il va le faire demain, ce n’est plus possible tout cela, il doit quitter ce troupeau de bovins qui le méprise et l’abaisse, qui ne lui apprend plus rien, qui le maltraite aussi. Incroyable, tout ce qu’il a enduré, malgré sa gentillesse et ses sourires. Car c’est ça l’énervant avec vous : ce satané hérisson est un gentil ! Et vous le poussez à bout ? Vous ne vous rendez pas compte de ce qui va vous arriver : tout en lui va vous péter au nez, vous allez le sentir passer, les moi-je, moi-je, les ingrats.
Ah, du vent, du balai ! Il est mieux que tout cela, il doit quitter ces lieux puants, ces sombres recoins qu’on lui désignait, et pour lesquels il ne savait pas dire non.

Hérisson, c’est le moment : tu leur balances à la gueule leurs quatre vérités, à ces pourceaux grossiers, tu leurs envoies un aller-retour à cinq doigts ! Oui, tout de suite, ce n’est pas très chrétien, mais qu’est-ce que ça fait du bien, et à toi, cela va tout libérer ! Tape-les, on te dit, ils ne méritent pas mieux, mais toi, si.

Alors, ceci fait, tu vois, déjà, tu respires, tu expulses toutes ces suies qui te bouchaient les poumons, toutes ces poussières qui t’empêchaient de voir loin.
Et après, tu grandis : les piquants, tu les gardes, tu en auras besoin, mais ils vont se transformer, en une armure redoutable, qui te permettra d’affronter ce qui t’attend, mais dont tu n’as rien à redouter, plus maintenant.
Les petits yeux noirs, oh ils vont changer : ils sont larges maintenant, ils sont jaunes dorés, avec une pupille fendue, un laser incomparable.
Les petites pattes ? Des griffes acérées, des doigts musclés, des serres immenses.
Et le mieux ? Ces ailes dans ton dos, de membranes et d’os.

Tu es rouge, et doré, tu es d’écaille et de feu : tu es le maître des cieux, des bas-fonds, des volcans et de leurs crevasses, de l’air et du sang.

Tu es le roi, indéniablement.

Tu quittes ce minuscule pays, cette comté de nains, qui ne t’a rien apportée, et tu déploies tes ailes, tu soulèves la poussière et les peurs, à ton envol, tant ton ombre couvre l’horizon.
Et ils n’ont rien vu, les niais ? Quel gâchis ? Ils avaient un dieu à leurs pieds et ils s’essuyaient dessus ? Tant pis, ils vont cramer, pour l’éternité, leurs remords et leurs doléances, pendant que toi, tu les regarderas se ratatiner.

Tu es immense, tu es d’une force, c’est… waou !

Un respect immédiat, une carrure d’avion, une couleur de vie, tu te déploies, entier, naturellement beau, effrayant, mais serein, parce que tu n’as plus rien à prouver.

Tu erres, tu planes, tu domines, tu retrouves les tiens ; tu découvres tes enfants, dans ce nid protégé. Tu vois enfin ta famille, celle qui ne t’avait jamais oublié.

Tu retournes d’où tu viens, dans ce monde de montagnes et de rochers, et tu prends ta place, celle qui t’attendait : au milieu de tous, au centre, heureux, pour l’éternité.

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