Le léopard des neiges

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Celui-là, pour le croiser, vous pouvez toujours vous lever tôt, arpenter toute la taïga, rester à l’affût des années, s’il a décidé de vous snober, vous ne verrez jamais, au grand jamais, ne serait-ce que l’ombre d’une de ses moustaches.
Et pourtant, vous devriez, vous damner de le rencontrer, prier pour qu’il vous considère, implorer qu’il daigne se montrer.

Il est superbe, et même plus que cela, unique. Une rareté, une anomalie dans ce monde d’acier et de pétrole. Il semble ne plus exister que dans les manuels de taxidermie, faisant saliver des rombières engrossies, des chasseurs aguerris, des curieux de tout poil.

Ceux qui ont eu l’immense joie de le voir n’en sont d’ailleurs toujours pas revenus.

Ce sont d’abord les yeux qui apparaissent : jaunes, scintillants, lumineux. Ils vous fixent, hésitant entre se refermer et disparaître pour de bon ou, s’ils vous estiment digne d’intérêt, poursuivre leur examen méticuleux.
Ensuite, et ensuite seulement, il choisira de se révéler, en douceur.
Le museau d’abord, et cette tête parfaite, mélange de félin et de tueur, cette rondeur hérissée de crocs. Puis deux oreilles, mignonnes comme tout, mais efficaces d’abord : un cri inconsidéré, un bruit suspect, pffouit, il a disparu. Et son corps enfin, racé, souple et équilibré, puissant surtout, une boule d’énergie ramassée. Aussi, vous la voyez, cette queue qui fouette les cristaux de neige, balançant son métronome régulier, pour vous hypnotiser.

Alors, ça y est : vous l’avez contemplé tout entier. Quelle chance, quel bonheur ! Ce n’est pas donné à tout le monde, une rencontre de cette qualité.
Et qu’allez-vous faire ?
Saisir votre fusil pour arracher le trophée, cette peau de velours dans votre salon ? Malheur à vous, ignorant ! On ne tire pas ce maître du froid comme un vulgaire lapin ! De toute façon, il vous aura égorgé avant, sans aucun plaisir d’ailleurs, juste par sécurité, si vous le sous-estimez à ce point.
En revanche, si vous faites cette chose folle, de ne rien entreprendre justement, de ne rien attendre, que la beauté de l’instant, vous aurez tout gagné. Asseyez-vous, jetez tout votre bardas, et restez dans la neige, son élément. Vous voyez, lui aussi s’est posé, du coup. Il se tient devant vous, tel un sphinx, hiératique et méfiant. Et là, l’incroyable, l’indescriptible : il s’approche et vient frotter son museau contre votre joue !
Oui, oh que oui ! Vous pouvez, vous devez pleurer de joie. Une telle confiance, un tel don ne se mérite pas. Il survient, en un rayon de soleil au milieu du glacier, enchantant l’espace de bleu et de blanc, de confiance et de bonheur, de la preuve que la beauté n’a pas de prix, seule l’offrande d’exister.

Et si, à cet instant, vous bougiez, avec lenteur, mais fermeté, votre main, pour saisir, non pas l’animal sauvage… mais un crayon ! Là, tout de suite, du papier, un bloc et un trait de fusain sur la page immaculée : une ligne, une courbe, une tâche, un lien. Juste une épure, pour garder trace de ce miracle partagé, et l’offrir aux yeux de la multitude émerveillée.
Vous êtes un chasseur, encore, mais d’images et de sensations ; de couleurs et de lumières, d’éclats et de vie, donnant corps en deux dimensions à ce qui fait le sel du monde : ses paysages, ses figures, ses éléments imperceptibles et cachés, sauf pour vos yeux, enfin ouverts, enfin dessillés.

Vous avez compris : ce léopard, cet être invisible et fuyant, n’est que le symbole de votre inspiration. Partez à sa recherche, sans la guetter. Cherchez-là, sans la provoquer. Sillonnez le monde, sans direction.
Et un matin, dans la brume argentée, là, vous tremblerez, d’émotion et de bonheur. Car vous serez enfin à la juste place, celle qui vous revient : du maître des mirages, du magicien de l’impression, du seigneur des tableaux. Et ce sera justice, après toute cette quête, toute cette énergie, de croire encore et toujours à votre bonne étoile.
Et de la trouver. En vous révélant, vous, et votre talent.

Alors partez ! Le monde vous attend, vous et votre don. Montrez-lui, montrez-nous, ce qui est beau, ce que vous voyez, tout le temps : la face cachée des âmes, l’amour partout.

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