Le petit dragon

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il volette tranquillement dans le ciel azuré. Il n’est pas pressé, il sait qu’il a le temps. Le soleil est radieux, la journée à peine commencée, il a tout le loisir d’explorer. Et c’est ce qu’il fait.
Il n’est pas très vieux, en fait, comparé à sa lignée. Les anciens de chez lui ont des milliers d’années, des tas d’histoires enfouies, et des secrets cachés. Lui, on ne lui a pas dit, pas encore, ce qui moisit dans le noir, ce qui est oublié, ce que tous essayent d’ignorer.
Et pourtant.
Il le sent, il n’y peut rien. Il sait qu’il y a un silence trop pesant parfois, un danger passé peut-être, mais dont les répercussions résonnent encore dans la lignée. Et ça le titille, ça le gratte, ça le gène, ça l’embête plus que tout.
Bon, il a essayé de savoir, en posant des questions, à son papy, à sa mamie, les dragons tout fripés, mais rien à faire, ils lui ont ri au nez ou fait comme s’il n’avait rien dit. Cela l’a exaspéré. Enfin quand même, si les grands refusent de répondre à ses interrogations, est-ce que ça vaut la peine de continuer à les respecter ? Est-ce que devenir adulte, c’est juste tout taire et tout cacher, jusqu’à mentir aussi ?

Cette idée, il ne l’accepte pas.

Alors il râle, il rouspète, il crache du feu. Car oui, c’est un dragon, et même petit, il peut tout faire comme il veut : voler dans les nuées, au petit matin frais, ça, c’est bien ; gratter la terre jusqu’à y dénicher des trésors cachés, c’est rigolo aussi ; et tout cramer juste avec son museau, le must absolu ! Voir les flammes sortir de sa gueule et transformer ce qu’elles touchent en torche incandescente, il ne s’en lasse pas. Même au milieu des réunions de famille, ou des festins pris en commun, hop, une petite lichette de feu, et on s’amuse à contempler le souk généré.
Bon, oui, les parents n’aiment pas trop ça, qu’il n’arrête pas de tout brûler, tout le temps. Mais c’est la seule façon qu’il a trouvé d’exprimer sa frustration à ne pas être entendu. Au moins, quand l’incendie menace, on s’intéresse à lui, on ne fait plus semblant de feindre que l’on a pas entendu sa question, et surtout, on trouve une solution vite fait pour qu’il arrête tout !
Mais ça ne le satisfait pas. Il ne comprend toujours pas, pourquoi certaines choses ne devraient pas être répétées, pourquoi les adultes font comme si elles n’avaient jamais existées, pourquoi il y aurait un monde de secrets et un monde de vivants à côté. Enfin, on ne peut pas se couper en deux ! On ne peut pas demander à nos oreilles de ne pas écouter, c’est impossible, il a essayé ! Et lui, il sait parfaitement qu’il y a un truc qui ne va pas dans cette famille. Qu’une ombre pèse sur tous, lui compris, et qu’elle obscurcit leurs vies.
Alors pourquoi personne ne fait rien, ne dit rien ? Ils sont fous ? Ils veulent souffrir sans arrêt ? Lui, il n’est pas d’accord, il ne veut pas porter ce poids, il n’est pas venu pour ça.

Alors il va les emmerder jusqu’à ce que la vérité éclate, ou leur patience aussi, ou les deux, parce qu’il n’a pas d’autre choix.

Vous feriez quoi, vous, si vous voyiez quelqu’un se noyer et que le grand devant, disait : « Ne t’occupe pas, ce n’est rien, tu n’as pas vu ça » ?  Bien sûr que si, il a vu ! Bien sûr que oui, il a entendu les cris d’appel au secours ! Et ces grands coincés dans leurs certitudes, leur incompréhensible passivité, qui ne bougent pas d’un pouce, qui ne tendent pas la main ! C’est insupportable, c’est dément ! Lui ne sera pas cet être passif qui accepte la fatalité. Lui ne sera pas la reproduction de ces lâches et de ces couards. Il va agir, il va faire du bruit, il va crier qu’il faut que ça cesse, qu’il faut faire quelque chose, ou à tout le moins essayer. Pour ne pas regretter toute sa vie et les suivantes, cet instant où tout a basculé.
Oui, il comprend qu’on ne peut pas tout. On ne peut pas sauver le monde à chaque seconde, mais au moins, tenter de bouger son petit caillou qui entrave le chemin est déjà un début, non, à défaut de déplacer les montagnes, c’est un essai ?

S’ils ne sont pas d’accord, il s’en fiche, il ne s’arrêtera pas, maintenant qu’il a compris qu’il ne pouvait compter que sur lui, et que si on dit les choses que l’on voit, les adultes ne nous croient pas. Il a deux yeux, comme eux, des ailes robustes, des griffes acérées, non ? Ils se fichent de lui, c’est certain, mais ça le rend fou, il ne comprend pas, vraiment pas, pourquoi ils agissent comme ça.

On doit laisser les amis se noyer ? Les copains sombrer dans l’eau ? Les frères, les sœurs, finir dans la vase et les cailloux, seuls et désespérés ?
Non, non, non ! Ce ne peut pas être la destinée qu’il va embrasser, de se taire, de faire des ronds de fumée, de croire que le passé n’est pas survenu !!
Ils vont l’entendre, et plus qu’un peu, tant qu’ils ne lui auront pas raconté cette histoire, ce secret qu’ils cachent et qui les rongent. Lui n’en veut pas, il n’est pas prêt à supporter les conséquences de leur apathie, de leurs peurs. Il est tout neuf, et il ne veut pas se pourrir avec ces regrets qui ne sont pas les siens.

Il est un dragon, petit certes, mais dont la puissance n’a rien à envier aux autres. S’ils ne le savent pas, ils vont vite le saisir, car il ne s’arrêtera pas, plus maintenant, que ces cris d’agonie résonnent à ces oreilles sans interruption, tandis que les autres, là, jouent et ripaillent comme si de rien n’était.

Mais ce n’est pas agréable, c’est fatigant, de crier tout le temps pour calmer cette angoisse qui infuse dans son sang, qui n’a rien à y faire, mais qu’on lui impose malgré tout.
Lui, il préférerait jouer, vraiment, seul ou pas. Il a découvert un truc fabuleux dernièrement : il sait faire des loopings, vrai de vrai ! Avec la tête à l’envers et tout ! Dément ! Et puis, il arrive aussi à changer de couleur, quand la Lune est bleue, c’est magique, il devient tout argent, comme un chevalier, il n’en revient pas.
Et il voudrait continuer. À être un bébé dragon, et non pas le récipiendaire des secrets de famille que personne ne veut lui expliquer. Il préfère mille fois caracoler parmi les cimes, plutôt que de voir, encore et encore, ce bras qui se tend par-dessus l’onde noire, cette bouche qui avale de l’eau, trop, jusqu’à n’en plus pouvoir.

Oui, petit dragon, tu peux pleurer, c’est triste, un départ dans une autre dimension, quand tous ceux que tu connais refusent d’admettre que c’est arrivé. Mais, petit dragon, rassure-toi : le petit bonhomme que tu as vu se transformer en poisson n’est pas parti bien loin. Il est là, à vos côtés. Il veille sur vous tous, toi y compris. Il n’est pas malheureux, au contraire, juste un peu surpris que certains refusent encore de considérer qu’il n’est plus là, alors que, ben, c’est la réalité.

La mort n’est pas une fin en soi, juste une transformation. Ce n’est que la poursuite d’une aventure commencée sur Terre, qui se continue dans les étoiles et les soleils, pour l’éternité.

Petit dragon, tu n’as pas à avoir peur, de ce silence des autres, de ces bouches collées. Tu as gagné. Tu as fait éclater ce sceau qui les nouait tous. Tu as vaincu cette omerta, rien que par ta pensée, ta vision et ta vérité. Tu es un sacré costaud, un de ceux qui n’acceptera jamais de se taire, bravo ! Mais prends aussi le temps de t’amuser, tu as le droit. Plus tard viendront les soucis et les responsabilités. Pour le moment, c’est rigolo, profites-en ! Viens te lover dans les bras de ton père, qui n’attend que cela. Viens chatouiller ta maman, qui n’ose plus te le demander.


Et rappelle-toi : tu es un enfant.

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