Le tamanoir

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Ce sont des choses qui arrivent, même aux plus valeureux. Regardez cette drôle de bestiole, avec son nez de traviole. Elle paraît costaude et solide, massive et intrépide, et pourtant, ce qui la nourrit est petit, petit, si petit, et il en dépend. Il doit dépenser son énergie à chercher des fourmis. Quelle drôle d’occupation pour un si gros morceau, mais il n’a pas le choix, il doit fouiner par là : dans les taillis, sous les troncs, à la recherche de ce petit monticule, qui lui indiquera son déjeuner, à la quête de ces millions d’insectes minuscules, qui lui sauveront la vie.


Oui, il n’est pas bon de se limiter aux apparences qui sont données, aux yeux des fainéants et des distraits. Ces fourmis de rien, des colonies vite piétinées, elles sont le cœur de la forêt, son âme et son attrait. Elles ne payent pas de mine, elles sont moches et désordonnées, mais point du tout. Sous cette terre propice, elles cachent leur richesse et leurs délices.


Ces fourmis que le tamanoir prend pour des nuisibles dont il se repaît, l’air distrait, sont la source de son pouvoir, le cœur de sa puissance innée. Il doit certes s’en repaître, mais il doit surtout apprendre à les connaître. Contempler en face ces insectes grouillants, qui ne cessent de pulluler, au lieu de les considérer comme un simple encas. Elles sont cela certes, ces presque arachnées, mais elles bâtissent et elles tissent aussi. Elles défendent et elles luttent, contre les envahisseurs potentiels, qui menacent leur domaine. Le tamanoir ne les envisage que comme une partie de lui, des petites briques qui lui permettent, à lui le grand, de continuer à batifoler, mais il ne connaît pas leur pouvoir, de destruction et de morsures, d’attaque de grande envergure, de déferlement inarrêtable, de raz de marée. Il ne les considérait que de l’extérieur et de loin, avant qu’il ne les ingère et les broie. Mais qu’il pense un instant, à leur force tranquille, à leur nombre incalculable qu’il a la chance de maîtriser.


 Mais si un jour ce n’était plus le cas ? Lui, le fort, le grand, serait bien démuni face à cette adversité. Des milliers de piqûres, dans ses doigts, dans ses os ; des centaines de rayures de tous les côtés, qu’il ne pourrait plus contenir, devant tant d’énergie libérée.

Qu’il n’ait crainte cependant, ce cauchemar n’arrivera pas. Il en a un avant-goût, rien qu’en pensée, mais ça ne durera pas. Il trouvera l’onguent et le baume, qui arrêteront cet assaut, de peur et d’effroi, de se déliter et se dissoudre, dans la douleur et le froid, l’immobilité.

Que cela te serve de leçon, grosse bête gâtée, que les choses sont fragiles et les journées trop courtes, pour prétendre être malheureux, alors que ce n’est pas le cas.

Continue à te promener, tu feras de belles rencontres, mais n’oublie pas l’essentiel à côté : la chance que tu as d’exister. Ensuite, mourir et se perdre dans l’immensité n’est pas le bout du monde, c’est le début de la Vie et de l’Amour partagé.

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