Le vieux tacot

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Une antiquité. Un monument historique. Une anomalie.
25 km/h en pointe. Pas de toit, pas d’air-bag, et quant au clignotant...
Des pneus en boyaux, des moucherons plein les dents.

Il roule pourtant. Il avance en cahotant, au creux des chemins qui ne connaissent pas encore le goudron, au gré des envies de son conducteur, qui n’a même pas de permis, cela n’existe pas ! Il trace à travers la campagne, salue les vaches, les chevaux, et les demoiselles à volants aussi.

L’été est là, l’air est tranquille, le bruit inexistant… sauf celui du moteur, bien sûr, qui transforme chaque kilomètre avalé en ouragan sonore et pétaradant. Le progrès ? Sûrement, mais pas pour les tympans !

Quelle est la destination de cet étrange attelage ? Un manoir ? Une gare ? Un fossé ? Rien de tout cela : l’avenir, c’est tout ; le simple fait de marquer son avancée, de signifier aux percherons dépassés, qu’ils le seront sous peu, définitivement ; l’unique objet d’habiter l’espace environnant pour marquer l’arrivée d’une ère nouvelle, d’un autre temps.

Un vieux tacot, pour nous peut-être aujourd’hui, mais qui n’est pas si différent de ce qui survient à chaque instant dans notre quotidien : cette révolution de chaque seconde, ces nouveautés qui déferlent sans arrêt, ces courses à la consommation, qui nous transforment à notre insu, en ce conducteur fier et un peu dépassé aussi, avec la peur de rater un virage ou le dernier gadget.

Un vieux tacot, qu’il convient d’arrêter rapidement, avant que le moteur ne chauffe par trop et ne fasse s’envoler le bouchon du radiateur, avant que notre vie ne se transforme en une implosion de notre identité.

C’est maintenant que c’est nécessaire. C’est maintenant qu’il faut actionner les freins. C’est maintenant que l’on doit ouvrir la portière et mettre pied à terre.
Pour se poser près de cette mare. Pour regarder le temps qui passe. Pour profiter de ce que la vitesse démente, la course sans fin, n’offriront jamais : le bonheur de la contemplation.

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