Anubis

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Noir et racé. Tendu et prêt.
Aucun regret, aucun remords, juste le présent ardent, la nécessité d’être là.

Il fait peur, il sème l’effroi. Il frappe sans préavis, d’un coup fatal à chaque fois.

C’est un chien, c’est une arme, c’est un serviteur du Destin, s’il n’est pas d’ailleurs ce dernier incarné, dans cette bête mi-homme, mi-dieu ; mi-statue, mi-spectre.

Il attend depuis des générations que quelqu’un ose enfin le défier, dans un sombre combat qui scellera le futur de l’humanité. Il ne craint pas l’heure où cela se concrétisera. Au contraire, il hurlera sa joie, d’être enfin appelé à une tâche à la hauteur de ses talents.

Pour le moment, il prend la poussière, quelle dérision, dans ce musée oublié, ou au fond de cette tombe. Il gît dans le noir, ou sous les néons, indifférents aux regards blasés ou aux griffes des rats. Il est incarné, c’est curieux ; de la lave dans un cocon ; du tonnerre dans un verre ; un ouragan dans un pot. Gare à celui qui le brisera, il libérera l’enfer et ses sbires ! Sans plus de retour en arrière.

Il rêve alors, ce loup fantastique, ce combattant divin ; du jour où il rugira de nouveau, pour ne plus cesser, de lacérer les sols de ses bonds prodigieux, de faire trembler les palais sous ses coups terrifiants, de dévorer les vierges et les princes qui ne lui offriraient pas d’offrandes dignes de ses exactions.

Mais.

Il ne peut plus rien.

Mais.

Il est oublié, relégué au rang d’antiquité. Tel un fossile galvaudé, telle une bombe prise pour un clou. Il ne peut rien y faire, sans dévotion, point de salut pour ces divinités.

Anubis. Au passé.
Anubis. De profil et plat.
Anubis. La force au rang parchemin.
Anubis. Tout ce que nous ne devons plus tolérer.

Des brutalités sans justification. Des colères sans objet. Des guerres sans fin. Des héros purulents.

Garder en mémoire ces justes peurs, ces ravages légendaires.
Se référer encore à ce que nous ne voulons plus jamais. Le mettre en lumière pour mieux l’annihiler. Le réveiller pour l’hypnotiser et le faire retourner dans son monde oublié, à jamais.

Pour que le talent ne soit plus perdu. Pour que les dons ne soient plus dévoyés. Pour que l’Amour soit le seul garant, de l’équilibre et du présent.

Le respecter, ne pas le renier, mais le congédier vers d’autres horizons où la seule violence qu’il engendrera sera contre lui et son impuissance à se réinventer un chemin. Le plaindre plutôt que le prier. Le soigner d’onguents et de baumes, au lieu de haines et de rancœurs. Et se rendre compte qu’il n’est qu’une toute petite partie de la cosmogonie qui nous aide à avancer. Que son épée tranchante ne sert qu’à moissonner le blé doré. Que ses cris ne font qu’appeler le chant des hibiscus. Que le séisme de ses pas se perd dans le limon généreux.

Et se tourner alors vers la Voie Lactée et sourire aux autres dieux, qui ne sont ni plus ni moins que le miroir de nos possibilités. Pour inventer demain et ne plus reculer.

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