La falaise

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

La petite fille est assise, au bord du précipice. Elle ne semble pas avoir peur pourtant, juste les deux pieds dans le vide, se balançant de temps en temps.
Elle est surprise, en fait. Sidérée. Elle n’arrive pas à croire ce qu’elle vient de vivre, là, tout de suite, maintenant.

Elle était partie ce matin avec son âne, un baudet bien costaud qu’elle avait chargé de toutes ses provisions. Elle avait prévu un long voyage, de la mer au sommet, des plaines à la ville, un de ceux qui vous occupe toute une vie, toute une génération. Elle avait tout planifié : les étapes, les vêtements chauds ou légers, les rencontres nécessaires, et même les surprises éventuelles. Elle était joyeuse, insouciante, mais concentrée. Elle avait décidé que ce sera ce tracé, cette direction, et elle n’entendait pas en changer. Les autres l’avaient bien fait avant elle, à son tour, non ?

Et puis il y avait eu cet étrange bonhomme, chenu, courbé, qu’ils avaient croisé au détour d’un sentier, assis sur un gros rocher gris et moussu. Il semblait faire partie de la forêt dans laquelle ils venaient de pénétrer, il paraissait être là depuis une éternité. Ils l’avaient salué, l’âne et elle, et elle s’apprêtait à continuer, quand l’homme s’est raclé la gorge et a commencé à raconter une étrange histoire, faite d’arbres et d’animaux, de changement nécessaire, de mauvais itinéraire. Elle n’avait rien compris ; cela ne la concernait pas. Elle savait où elle allait et avec qui, elle avait tout prévu. Elle l’avait remercié néanmoins, parce qu’elle était polie, mais elle avait continué malgré tout. Et juste au moment où elle allait le quitter définitivement, il avait crié, presque : « Le pont, il va s’écrouler ! ». Elle avait pilé, interloquée, s’était retournée, mais le curieux vieillard s’était volatilisé.
Alors, elle avait repris sa carte, refait le point sur son chemin, compté ses provisions. Non, ça ne collait pas. Tout était là, et elle en avait décidé ainsi. Quant au pont, n’importe quoi ! Il était de fer et d’acier, au-dessus d’une profonde crevasse, depuis des décennies. Cela n’avait pas de sens. Elle avait rêvé. Elle avait donc poursuivi, un peu troublée quand même, mais certaine d’avoir raison.

Elle avait suivi le sentier, vaillamment, pour rattraper le temps perdu, mais elle avait du mal. L’âne renâclait, se cabrait, broutait les buissons à tout bout de champ. Il devenait insupportable, distrait, rétif ; lui le fidèle compagnon semblait n’avoir qu’une idée en tête : foutre le camp.

Bon, malgré cela, elle avait fini par atteindre le sommet du plateau, car il en faut plus pour l’arrêter, et elle avait aperçu le pont au loin, soulagée.

C’est alors que l’âne a poussé un hennissement. Il a donné une ruade et s’est mis à courir comme un fou, en direction du pont justement. Elle n’a rien compris. Une piqûre de frelon ? Un nouveau caprice ? Et la voilà qui lui court après, tandis qu’il a déjà atteint la charpente métallique de l’ouvrage aérien.
Et l’âne ne s’arrête pas, au contraire, il accélère ! Tous ses bagages, tous ses ballots, tressautent et tombent de tous côtés, dans le ravin justement ! Elle n’en revient pas, quelle catastrophe… Le choc la fige debout, puis elle s’écroule en pleurant.
L’âne, lui, n’est plus visible depuis longtemps, tandis que la fillette peine à se relever. Elle regarde derrière elle, le chemin parcouru. Impossible de revenir par là. Elle se rapproche du pont alors, se disant qu’elle se débrouillera, mais s’arrête à nouveau.

L’impensable, encore : le pont, qui commence à osciller, dont les soudures craquent de partout, les rivets qui volent dans le ravin. Et ce bruit, atroce, de tôles rouillées et de poutres arrachées : l’ensemble s’écroule dans l’abîme, d’un coup.

La petite fille n’a pas crié, non. Aucun son ne sortait de sa bouche, aucune pensée ne tournoyait plus dans son esprit.

La catastrophe. Les projets anéantis. Le voyage détruit, annihilé.

Elle s’est senti avancer jusqu’au bord de la falaise, elle s’est vu contempler la faille sombre et profonde. Elle a perçu ce vacillement de son corps, ses sens anesthésiés.

Et une main soudain, puis un bras, puis un être tout entier : lumineux, doux, bienveillant. Il l’entoure, il l’enveloppe, il la soulève avec délicatesse.
Elle est bien, elle est soulagée, elle s’abandonne enfin.
L’ange la porte, l’emmène d’un trait sur une île, au milieu de l’eau azurée et transparente aussi. Il la dépose sur le sable fin, tend un doigt, l’appuie sur le front de la fillette : un éclair de lumière, toute la noirceur qui disparaît.
Un sourire. Un clin d’œil. Un salut, et il disparaît.

La fillette est abasourdie. Elle n’a rien compris. Encore.
Elle devrait pourtant.
Elle pourrait alors entendre que les épreuves que nous traversons ne sont que l’occasion de rejoindre notre destinée. Elle pourrait comprendre qu’elle vient de tout commencer. Elle pourrait saisir qu’elle n’était pas dans la bonne direction, ni le bon endroit, ni bien accompagnée.

Et surtout.

Elle sait maintenant que nous ne sommes jamais seuls, jamais. Que dans les pires cauchemars, les drames les plus affreux, il y a un guide qui veille sur nous. Parfois il n’a pas besoin d’agir, comme souvent ; il lui suffit de laisser les événements distiller le message et l’information. D’autres fois, comme celle-ci, il est là, présent, rassurant et réconfortant, l’étincelle qui illumine l’obscurité, l’étoile qui guide le berger.

Alors petite fille, ne pleure plus, n’aie pas peur non plus. Tu n’as rien perdu, tu as tout gagné : un nouveau paradis, qu’il te reste à explorer. Ce n’est pas ce que tu avais prévu ? Tant mieux ! Cela ne sera que plus beau.
Vas-y maintenant, longe cette grève, salue les tortues qui viennent y nicher, aide-les, tiens, à faire éclore leurs œufs. Et tu verras alors, cet étranger aux cheveux dorés, sortir de nulle part, beau comme un dieu, venir te saluer, et t’aider dans ta mission. Vous pourrez alors vous installer, construire une cabane, avec un hamac et un ventilateur, puis vous diriger ensemble, main dans la main, vers l’océan déployé et d’un même élan, dire : « Merci ».

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