Le cerf

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il faut s’imaginer la brume automnale, ce rideau de perles tendues entre les arbres, en une parure d’éclats de pluie offerte pour sa simple beauté.
Il faut s’imaginer une lumière douce comme une caresse, qui rayonne d’entre les feuilles dorées, pourpres et jaunes aussi.
Il faut s’imaginer une fraîcheur vivifiante et claire, en un rappel que le temps nous est compté et qu’il importe de rester vivant, à l’écoute de nos sensations.

Puis il faut attendre, aux aguets. Un bruit, une odeur, un chant.

Et alors peut-être avoir la chance de le croiser, lui, le roi des forêts.

Cela sera d’abord un bruissement, telle une révérence de la nature autour, qui accueille son arrivée dans un frémissement joyeux.
Il suivra alors un choc, un autre encore, de ses sabots sur le sol et de ses bois sur les souches.
Et il y aura enfin un brame, profond et puissant à la fois, un appel autant qu’une prière, la preuve qu’il est intact et débordant d’énergie, ouvrant la porte à toute la harde, biches et faons qui l’accompagnent sur le chemin de la vie.

Ce jour pourtant est singulier, ce matin n’est pas comme les autres. Il y a une tension, il y a une menace qui ne dit pas son nom. Le cerf le sent, il le sait, il ne se trompe jamais, mais il n’arrive pas à la qualifier, la quantifier, l’appréhender. Il s’ébroue, il est nerveux, tous sont aux aguets comme lui.
Mais rien.
Aucun bruit violent. Aucun indice précis. Aucune odeur nouvelle.

Il doit attendre qu’elle se manifeste, qu’elle montre son visage, qu’il puisse la toiser, l’affronter, la terrasser, ainsi qu’il l’a toujours fait, protégeant son existence et les siens aussi.

Ce jour est différent, vraiment.
Toute la forêt s’est figée, glacée et choquée, pour ne pas interférer dans ce combat de titans. Elle laisse glisser un indice cependant : un hurlement sinistre et froid.

Le cerf a compris. Il ne fuira pas. Il ne sait pas le faire, et il ne le veut pas. S’il commence à courir maintenant, il sait qu’il n’arrêtera jamais, effrayé par son ombre et le moindre battement, fut-il de son propre cœur.

Alors il attend, dans cette clairière dégagée, où la lumière déverse son flot de beauté translucide et léger. Il veut que tous voient ce qu’il va terrasser. Et qu’ils n’aient plus jamais peur après.

De ce qui vient, à pas comptés : un poil dense et sombre, des canines acérées, des griffes tranchantes, un œil glaçant. Le Mal Absolu, incarné pour le combat annoncé.

Une bête d’un autre temps. Un loup peut-être, mais bien plus carnassier. Un ours à moins, qui aurait appris les démons. Un fauve dans tous les cas, sans aucune âme en son sein.
Le sol tremble à chacun de ses mouvements. La Terre crie quand elle est broyée, par son poids dément et par sa haine diffusée. L’air se glace d’effroi et de terreur à chaque respiration exhalée.

Et ils se rencontrent enfin, dans ce cercle parfait ceint de chênes et de bouleaux, avec pour unique témoin, toute l’Humanité.

Le monstre ne salue pas, ne daigne pas se présenter, il attaque d’un trait son adversaire désigné. Il rugit, il bave, il crie le sang et la mort, son seul plaisir ici-bas.
Le cerf n’a pas le temps d’avoir peur, d’ailleurs, il est d’un calme serein. Il s’arcboute et laisse venir la bestialité à lui.

Le choc est brutal, inouï. Sa répercussion raisonne dans tous les corps vivants ici-bas.

Et un hurlement, sauvage, de rage, de douleur, et de défaite aussi.

Le cerf est pantelant. L’assaut l’a fait reculer de dix pas, dans quatre sillons profonds. Un de ses bois est brisé, son souffle rapide et véhément.
Mais il sourit, de soulagement et d’espoir, car face à lui

la bête n’en revient pas, elle hurle sa fureur, elle s’agite vainement, mais elle s’affaisse peu à peu, irrésistiblement, pour s’affaler sur le sol, rejoindre les cendres dont elle est issue, ce charbon des Enfers et de la perdition

un bois tranchant planté dans sa gorge béante.



Les années ont passé maintenant, le temps a fait son œuvre, de polissage et de flétrissure, de légendes et de blasphèmes, de contes et de malédictions. Mais tous se souviennent qu’un matin, dans la brume éthérée,

le Mal a été vaincu par l’Amour de la Vie ; et que rien ne pourra plus éteindre l’étincelle qui en a jailli : l’espoir vibrant.

Écrire commentaire

Commentaires: 0