Le drakkar

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il avance sur l’onde striée d’écume. Il glisse telle une lame sur la peau. Il n’entend pas canoter petitement, ni offrir à ses occupants une croisière enchantée. Il est là pour fendre et déporter. Déraciner et enlever. Déverser son lot de fureur et de cris.

Il ne s’embarrasse plus de scrupules. Il ne cherche pas d’absolution. Il a choisi son camp : la guerre et le néant.
Il ne se berce pas d’illusions, ni de rêves autres que sanglants. Il sait que sa destinée sera brève et brutale, il l’a acceptée.

Alors, il poursuit son exploration des mers du globe, sans chercher à séduire ni amadouer. Il arrive d’un jet, il s’empale sur la grève humide, il libère ses combattants, et attend leur retour, chargés de butins et de prisonniers.

Pourtant, parfois, malgré lui, il ralentit sa course, quand une famille de dauphins lèche ses flancs, en sauts joyeux ; quand un rayon du couchant le fait soudain paraître de feu et d’or ; quand l’océan immobile lui offre sa surface de miroir d’eau.
Dans ces moments, il s’ébroue, il renâcle, il sent bien qu’il y a un autre chemin, que la destruction et la mort ne sont pas les seules possibilités. Puis il se force à les ignorer, les écarte de sa mémoire, les enfouie sous les hurlements.

Mais il ne pourra pas résister longtemps encore.
À l’encontre de la beauté du monde. À l’opposé de la douceur de l’amante. À l’inverse des battements de son cœur.

Rien, ni personne, ne peut résister à un flot d’amour, qu’il en soit conscient ou pas.

Ce drakkar peut battre la campagne, crier sa haine injustifiée. Il viendra un temps où il pleurera comme un bébé. Où il quémandera des bras accueillants. Où il crèvera de tendresse pour éteindre la fournaise qui le ronge.

C’est un fait. C’est une certitude. C’est une réalité.

Tous ces combattants, ces soldats, seraient nus sans cette mère qui les a portés. Tous ces barbares et ces guerriers ne sont que de grands enfants perdus. Effrayés de leurs mains en sang. Égares dans leur violence bancale. Crevant d’être reconnus pour ce qu’ils sont : de petits êtres tremblants qui se rassurent par leurs exactions.

Ils font pitié, ces matamores braillards, à agiter leurs bras dans des moulinets vains.
Ils font sourire, ces régiments de pions, incapables de penser par eux-mêmes leur destin.

Ils ont déjà abdiqué, même s’ils ne l’admettent pas. Ils se jetteront sur la première goutte d’amour qui les touchera, et la boiront avec l’avidité d’un nouveau-né. Ils ne veulent juste pas perdre la face, vis-à-vis de leurs camarades, c’est puéril. Mais qui sera le gagnant ? Celui qui admet ses faiblesses, ses égarements, et prend un autre chemin ? Ou celui qui poursuit sa route vers la tombe qu’il se creuse pas à pas, avec acharnement ?

Ce drakkar pourrait être un messager de paix, un porteur de civilisation, un vecteur d’humanité. Il ne tient qu’à lui de larguer les amarres et de laisser ses esclaves volontaires à leur sort. Il pourra alors parcourir des paysages, sans crainte d’être rejeté. Il pourra alors nicher dans des criques, et écouter le chant de la Terre. Il pourra alors gagner le meilleur des deux mondes, et se faire passeur.

À lui d’oser la singularité. Tous n’en seront que meilleurs.

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