Le Frison blanc

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Une étincelle, un bouquet de lumière, un éclair blanc : ce cheval est incomparable. Il est fier, il est altier, il sort de l’ordinaire, y compris dans sa lignée, et il l’a toujours su.
Les Frisons sont noirs d’habitude, de crin et de robe, de la tête aux sabots. Ils ressemblent à de sombres vaisseaux sortis de hauts-fourneaux, encore couverts de suie et de fumée.
Elle, non. Elle est virginale, une pure beauté, avec son manteau de neige veloutée. Et c’est une Frison, qu’ils l’acceptent ou pas. Elle ne comprend pas cette obsession de tenir à ce pedigree, à ces marques de fabrique qui vous brûlent, comme un fer rougi sur la croupe. Elle est née ainsi, elle ne l’a pas inventé.
Oui, tous ses frères sont distincts, sombres et hautains, mais leur mère est bien la même que de ceux-là, et elle l’aime tout autant.
Oui, elle a bien vu que le père la regardait d’un drôle d’œil, depuis le début, lui le mâle dominant qui voyait soudain cette étrange nuée intégrer son foyer. Elle a entendu les fortes discussions, les cris, dans la chambre à coucher, mais que peut-elle y faire maintenant, elle de surcroît ? Elle est là, elle est belle, elle est vivante. Que l’on parle de faute ou de croisement, peu lui chaut, elle ne veut que de l’amour et des jeux, alors qu’ils s’y adaptent ou pas, elle ne s’arrêtera pas.
Bien sûr, elle porte le poids de cette histoire qui n’était pas la sienne au début, mais maintenant, il est temps de la dépasser. Que viendrait faire le remords et la honte dans le fait de vivre au monde, tel que l’on est, même différent ?
Au contraire, elle a une chance unique : celle d’assainir ce sang qui ne tournait pas bon, entre consanguinité et élevage en série ; elle est la source vivifiante qui va régénérer cette famille recluse sur ses armoiries, son passé. Elle, le passé, elle s’en moque, elle n’était pas là pour le vivre, ce qui lui importe seulement est l’avenir qu’elle se construit, qu’elle veut au mieux, débarrassé des chaînes des convenances et des non-dits. Cela ne lui ressemble tellement pas, tous ces sourires en coin, ces messes basses de salon, elle vaut largement mieux que cela, et elle va le leur prouver.
Non, sa mère n’a jamais failli dans l’amour qu’elle lui a transmis, c’est certain, elle seule avait compris le temps qu’on gagnait à s’affranchir de ces destins calibrés, un peu trop même, puisque sa fille en est le résultat ; mais les autres là, les mâles autour, quels boulets ! Et que je te parle d’orgueil, d’honneur, de respect…. Pff, toutes ces notions périmées qui ont conduit tant de famille à la discorde et à la destruction.
Elle ne veut pas de cela, elle n’en sera pas l’instrument. Son rôle à elle est léger, mais essentiel pourtant : elle est la bulle translucide qui va faire basculer le tablier de cette balance bien trop chargée. Son rire clair, sa naïveté saine, sa gaieté, feront tout effondrer, tant l’édifice est déjà branlant.
Que cela va faire du bien, à tous, aux anciens, aux autres à venir, cette explosion des conventions qui ne servent plus à rien, ces rites poussiéreux, ces cérémonies surannées !
Ah, cela ne se fera pas sans grincements de dents, de voir que cette sang-mêlé sera le vecteur de la transfiguration. Ils auraient bien aimé, tous, être un peu au-dessus du lot, avoir un destin autre que celui de majordome ou de valet, dans le ballet du quotidien. Mais non, c’est à celle qu’incombe ce plaisir, de laisser la lumière entrer dans ces gourbis oubliés, d’ouvrir en grand les volets cloués, d’arracher les portes de ces maisons mortes, afin que la vie reprenne ses droits.
Il faut au moins un Frison, avec sa belle énergie, son allant, pour réussir à tout balayer, malgré les résistances, les pleurs et les peurs. Et ce sera elle donc.
Bien joué !

Tu peux remercier ta maman de t’avoir portée, elle ne doit pas le regretter. Tu es belle, tu es sereine, tu es un cadeau pour tous ceux que tu croises, tristes ou perdus. Garde ton port altier, ne ralentis pas ton pas. Les vibrations de ta course feront tomber les derniers bastions qui croyaient encore pouvoir faire l’économie d’une révolution. Mais il n’est plus possible de se croire hors de la réalité, derrière les murs de son château, pont-levis relevé. Toute la vie bruisse de force et d’ampleur à tes côtés.

Et tu es une Frison, n’en doute pas, mais d’une nouvelle génération, ouverte sur le monde enfin, ouverte sur l’au-delà et l’infiniment grand, qui tirera tous ces gens de peu de foi vers l’Amour et la Lumière, dont ils ont tant besoin. Il n’y a qu’à les voir, décharnés et blêmes, terrés dans leurs domaines, ne sachant plus que faire de leurs existences et de leur argent.
Tu ne te retourneras pas, en les quittant. Tu laisseras le souffle de ta chevauchée, la force de ton allant, leur montrer combien leurs peurs étaient ridicules et vaines, tout comme leurs rêves de rien.
Inspire-les, sans t’en préoccuper. Éblouis-le, sans t’y intéresser. Trace-leur un nouveau chemin, sans les guider. Qu’ils se débrouillent maintenant, ils ont les clés et la direction, grâce à toi, et c’est déjà largement plus que ce qu’ils méritaient.

Et toi alors, ceci fait ?

Eh bien, tu embrasses l’espace, tu chevauches le vent, tu découvres des nuages et des arcs-en-ciel aussi. Tu es la maîtresse de ta destinée : fais en bon usage, et tu trouveras l’apaisement et le bonheur aussi, des enfants, un compagnon, et une grande et belle maison. De quoi galoper encore et encore, pour l’éternité.

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