Le lion et le chandelier

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Un très bel objet : les reflets cuivrés de la lumière du couchant se reflètent sur ses branches recourbées et renvoient l’éclat d’un incendie fulgurant. Il resplendit ainsi en cette fin de journée, alors qu’aucune flamme ni bougie n’anime ses extrémités.
Il est posé sur cet autel de pierre depuis très longtemps ; un siècle, des milliers d’années ? Nul ne sait d’où il provient. Le plus étrange peut-être est sa propension à ne jamais bouger et revenir toujours à cet endroit béni, quel que soit celui qui empoigne son pied ouvragé et tente de l’emporter.
Il a rejoint cette place pour une raison oubliée et semble ne plus devoir déroger à la mission qui lui a été impartie : être là, encore et toujours, malgré les passages incessants, malgré les visiteurs curieux, malgré cette porte grande ouverte devant lui.
Il faut dire que le lieu attire une foule de pèlerins, curieux ou touristes, qui viennent se recueillir ou observer cette grotte où un dieu serait né. Ils se pressent, incessants et multiples, bavassent, prient, se taisent aussi, mais tous ont un regard particulier sur lui, sur sa présence, sur sa magnificence, sur son envergure majestueuse.
Et sa totale inutilité.
Ils chuchotent en effet, sur la poussière qui s’amasse sur ses ornements, sur les toiles d’araignée qui l’enveloppent peu à peu, sur cette étrange évidence qui leur crève les yeux : ce chandelier n’a jamais été allumé.


Comment le savent-ils, ces ignares, ces inconnus, ces dévots ?


Cela se sent.
Cela se devine.
Cela devient oppressant.

Nul ne semble jamais avoir osé lui offrir ce qu’il méritait, ou au moins ce qu’il pouvait : une petite bougie peut-être, ou des cierges à foison, qui auraient fait de cette antiquité un feu d’artifice éclatant.
Nul ne paraît d’être soucié de lui rendre cet honneur, de lui rappeler son rôle, celui de servir et de guider.

Ainsi, les années ont passé. La grotte d’origine s’est modernisée, passant de cavité reculée à presqu’église sanctifiée.
Mais rien n’a changé pour lui, rien du tout.

Ah, certes, les hommages, les courbettes, les révérences, les salutations, mais aucun qui ne comprenait son rêve inachevé, même pas un fantasme ni une hérésie, juste le besoin d’être enfin ce pour quoi il a été conçu : utile et beau à la fois.

Il a fini par se résigner, indifférent et poli, à cette marée humaine qui le harassait, le cernait, jour et nuit ; attendant

tout et rien,
la libération ou le rangement,
l’étincelle ou l’enfouissement,

triste de ne servir ni aux hommes ni aux anges.

Il a fallu ce tremblement de Terre, enfin, pour que son paradis sorte des nuées ; ou plutôt d’un nuage de gravats et de poussières, comme une apparition.

Un lion.

Tandis que tous les hommes avaient fui, apeurés et petits, lui seul, l’animal majestueux était resté dans la contrée et se tenait à présent à l’entrée.

Le chandelier ne savait pas trop quoi en penser. Était-ce une hallucination, une vision d’apocalypse ou un mirage apparu ? Il était déjà perplexe que la cavité qui l’abritait n’ait pas sombré dans le chaos, en dépit des secousses et des vibrations. Mais non, elle semblait indestructible et vivante, au-delà du temps et des ravages annoncés.

Comme ce félin royal, ce puissant carnassier.

Alors le chandelier a attendu, à la fois surpris et impatient, de ce qui allait arriver. Et il ne s’est pas trompé : l’avenir se modifiait, devant lui.

Le lion n’a pas rugi, ni griffé le sol ses pattes monstrueuses. Il a secoué sa crinière, faisant s’envoler un nuage brumeux. Puis il s’est avancé, sans un bruit, sans un son. Il a filé droit vers l’autel, et a pilé, juste devant

le chandelier, qui tressaillait maintenant, pressé qu’une issue se révèle, ou sa fin, ou sa résurrection.

Le lion a soufflé, un air chaud et doux, vers chacune des branches tendues.

Et une à une, les flammes sont apparues,

ténues au début, vacillantes et timides, pour se transformer en de véritables torches, des soleils ambulants.

Le chandelier rayonnait, vibrait d’une aura et d’une énergie virevoltantes, une explosion de lumière et de diamants.
Il n’était plus cet objet terne et incompris, mais une étoile qui soudain naissait.
Il n’était plus ce symbole ignoré, dans son rôle et sa fonction, mais l’évidence retrouvée.
Il n’était plus cet ornement posé dans ce trou de rocher, mais de la lave en fusion.

Le chandelier n’a pas vu le lion repartir, ou peut-être n’est-il jamais venu ? Mais depuis ce jour, il darde vers les cieux, sans interruption, son faisceau indicible et infini, vers le plus profond des ténèbres, brûlant de son rayon tous les doutes et les incompréhensions.

Une nuée ardente a jailli. Il était temps.

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