Le phare

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Solide, vigilant, visible de tous et de partout, bien sûr. Il remplit sa fonction à merveille sur ces rochers gris. Lui est lumineux, coloré, rassurant et immuable, du moins à l’échelle des hommes.

Car il n’en a pas toujours été ainsi. Ces terres, ces landes, ont longtemps constitué une contrée de drames et de naufrages, avec ces brisants traîtres et ces lames violentes. Tous les marins les évitaient, les fuyaient comme la peste, conscients du danger permanent qu’elles représentaient.
Il a fallu cet homme, ce frêle bipède, pour décider de mettre un terme à cette fatalité. Une volonté hors norme, une vision prophétique, une envie de traverser le temps : un être extraordinaire. Il a choisi le lieu, attaqué les fondations, sous les ricanements de ses contemporains, qui ne voyaient pas l’utilité de défier l’océan, à moins d’être fou ou désespéré. Il n’a pas été aidé, il a même au contraire dû lutter contre les moqueries, le mépris, de la foule aveugle et obstinée, dont la masse informe agglomérait les pensées et toute solidarité.
L’homme n’a pas failli, sachant que cela lui coûterait sa vie. Tandis que les autres ripaillaient, passaient du bon temps, lui charriait de lourds blocs à travers le paysage, seul, encore et toujours. Et il creusait, et il empilait, heure après heure, jour après jour, année après année.

Les ricanements ont cessé, laissant place à la curiosité.
Le mépris s’est évanoui, révélant l’admiration.

L’homme n’en avait cure, des louanges ou des regrets. Il traçait son sillon, droit, profond, fertile maintenant, avec la certitude d’avoir fait le bon choix. En dépit des crampes brutales, du dos cassé, de l’épuisement permanent.
Chaque soir, il se posait, sur le bord de la falaise. Il s’écroulait plutôt, harassé, mais serein. Il contemplait son alter ego, l’océan, son énergie brute, sa force tranquille. Il l’apostrophait, le taquinait, lui montrait le chemin qu’il accomplissait. Il n’avait pas de réponse bien sûr, seuls les cris aigus des goélands.
Et le matin le voyait à nouveau à la tâche, infatigable fourmi, à entasser pierres et mortier, sans se soucier du soleil brûlant, du vent mordant, de la pluie glacée. A édifier son propre miracle, à construire sa seule légende.

Pour qu’un de ses levers de Lune, si semblable aux précédents pourtant, voit soudain un faisceau ardent trouer la nuit vers l’horizon, puis tourner, et revenir enfin, encore et encore.

Une homme si semblable à nous.
Un alter ego, de nos possibilités et de notre puissance, si seulement nous en acceptons les termes et conditions.

Il n’y a pas de miracle simple. Il n’existe pas d’exemplarité facile.

Il n’y a que l’énergie constante et la permanence de ses convictions, pour nous élever au-delà de notre condition.

Nous ne sommes pas des hommes, nous sommes tous des héros, chacun à notre niveau. N’oublions pas de se le rappeler, quand la nuit se fait trop profonde. Le désespoir trop grand. Nous pouvons tout changer, à chaque instant. Il ne tient qu’à nous.

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