Le portrait

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Un visage d’un rose fuchsia, des lèvres rouge vermillon, des yeux bleu électrique ; une chevelure bouclée, par vagues, jaune passé. Et un sourire, immense.
La toile est carrée, encadrée d’une baguette de bois brut. Elle tranche, elle dénote dans cet intérieur bourgeois. Et pourtant elle est là ; immense, occupant tout le mur du fond. Les visiteurs qui viennent pour souper la prennent de front, sans préavis, en entrant dans la salle à manger. Ils toussotent alors discrètement ; ils détournent le regard, ils font un bon mot ; mais pas un, pas un seul, qui n’ose dire vraiment ce qu’il voit.

Qu’elle est sexy, cette femme représentée.
Qu’elle déborde de sensualité, d’énergie et de vie.
Que ses couleurs rappellent qu’elle est rayonnante, elle, tandis que eux sont gris.

Et puis chacun reprend sa place, s’en est comique de mortification : s’asseoir là où l’étiquette est mise, rester droit en attendant le service, ne pas être guindé trop visiblement, ni saoul trop vite. Et essayer de ne pas se faire remarquer, quand le regard s’égare sur ce mur, où déborde l’envie d’embrasser l’existence, les bonheurs, la passion, goulûment.

Mais il faut paraître digne de ce à quoi on a été assigné, garder son rang, ne pas faillir, ne pas laisser transparaître ses sentiments, ses envies, ses rêves même.

Impitoyable torture que cette conversation de salon, ces « Merci ! », « Passez-moi le pain, voulez-vous ? », « Et vos enfants, au fait ? », tandis que les pulsations moites commencent à faire transpirer, tandis que cette femme, cette icône, ne cesse de vous observer, du haut de son mur, son sourire éclatant, son appel permanent.

Tenir pourtant, ne pas montrer son émoi, faire en sorte de camoufler sa gêne, quand la main de votre voisine effleure la vôtre, un peu trop ; quand son rire vous trouble plus que vous ne devriez. Vous êtes mariée, vous êtes responsable, il ne peut être question de se laisser vaincre, par ces pulsions primitives, par ce cœur qui bat la chamade soudain.

Et puis c’est quoi ce portrait ridicule !? De la provocation, des barbouillages ? Personne n’a ces couleurs-là, dans le monde aujourd’hui ! On devrait la brûler et éparpiller ses cendres dans le désert !

Ah, il fait trop chaud dans cette pièce ! Vous saviez que vous n’auriez pas dû vous habiller autant ! Cette chemise, là, elle serre ! Et ce corset, une torture, et tout cela pour paraître fine et distinguée ? On voit bien que la greluche sur le mur, elle n’en a pas, elle, de carcan, avec cette poitrine qui jaillit sous ce chemisier, qui le tend, indécente et gonflée.

Combien de temps cela va-t-il durer encore ce repas ? C’est interminable, la nourriture est trop riche en plus, vous n’en pouvez plus, vous êtes au bord du dégoût. Vite, un peu d’air ! La fenêtre, ça ira.

Ouille ! Le reflet dans la vitre, ce choc implacable : vos joues rouges, vos yeux qui brillent trop, et vos lèvres luisantes… Comme… elle, là-bas ! Non, cela ne se peut pas ! Vous avez tant travaillé, vous avez tant lutté pour arriver jusque-là, pour voir ce respect craintif dans le regard de ceux que vous croisez. Vous vous redressez.

Et le coup de grâce : votre bouton, celui juste au creux de votre décolleté, il craque et se perd dans le dehors. Vous n’avez pas le temps de réagir, l’air frais s’est déjà engouffré, un frisson vous saisit de bas en haut. C’est fichu, vous êtes emportée.

Vous étendez vos bras, avec une grande respiration. Le corset explose d’un coup. Vous n’essayez même pas de le cacher. Vous plongez la main dans votre corsage, et tirez, tirez, jusqu’à ce qu’il vienne et que vous le lanciez au loin.

Aaah , ce bonheur de se sentir libre soudain….

Vous attrapez les dizaines d’épingles fichées dans vos cheveux. Toutes, une par une, vous les enlevez, et écoutez le tintement de leur chute sur le parquet. Vous passez les mains dans votre chevelure, profondément, longtemps, tel qu’aucun homme ne l’a jamais fait. Ce plaisir, cette volupté, vous soupirez.

Vous secouez votre tête, libérez votre cascade de cheveux sur la peau nue de votre cou. Ce toucher soyeux, cette sensation divine…

Vous ouvrez les yeux alors, et vous la voyez enfin : cette Lune énorme, rousse, qui vient de se lever et emplit tout l’horizon. Vous la saluez, votre alter ego, votre sœur jumelle, qui répond à votre appel, de féminité, de jouissance réclamée.

Et vous vous retournez alors. Vous les contemplez tous, ces convives hypocrites, ces pseudos amis. Et vous leur riez au nez, en enlevant vos chaussures et en les balançant dans leur direction. Vous ne prenez pas garde à leurs cris d’orfraie, de momies garrottées. Vous courez déjà, vers la sortie, sans un regard pour le majordome qui pouffe, la gouvernante pétrifiée.

Mais avant de partir, vous n’oubliez pas. Vous la saluez une dernière fois, toujours accrochée sur ce mur : cette Lilith qui vous a sauvée, qui vous a montré le chemin ; celui des plaisirs et des rires assumés, sans fard, sans frein, parce qu’il est temps de vivre.

Enfin.

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