Le désert

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

À perte de vue, des dunes, blondes et roussies par le soleil desséchant.
À perte de vue, l’horizon, d’un bleu et blanc violent, en une dichotomie implacable.
À perte de vue, des questions, de tous ordres, de tous bords.

Sur le lieu d’abord : pourquoi cet endroit ? Pourquoi ce sable étouffant et éparpillé sans fin, comme par la main d’un démiurge sadique et inconnu ?
Sur le temps ensuite : quelle heure est-il ? Quel jour sommes-nous ? Pourquoi est-ce qu’il ne fait jamais nuit ?
Sur le climat enfin : que vient faire cette chaleur ininterrompue ? Ces températures de tous les excès ?

Qui est là, d’ailleurs ? Qui s’interroge ainsi ?

Ah.

Un ange déchu.

Il fait peine à voir, recroquevillé sur cette dune. Ses ailes sont blessées, leur courbe légère est rompue en plusieurs endroits. Sa tunique, qui avait dû être irisée et lumineuse, des éons en arrière, ne brille plus que faiblement.
Et lui ?
Son visage est couvert de poussière, deux sillons clairs tracent les larmes qui ont été versées. Ses yeux, d’une tristesse infinie, débordent de regrets. Ses cheveux, couverts de suie, comme s’il avait affronté tous les démons de l’Enfer en une nuit.

À le voir ainsi, seul et désespéré, on a envie de le prendre dans ses bras, de lui chanter une prière, de celles qui bercent les nouveau-nés et les guident vers des rêves lumineux. Mais il ne nous entend pas, il semble ailleurs, bien que le sable ruisselle autour de lui.

Comment s’appelle-t-il ?

Nathanaël.

Un nom qui n’avait plus raisonné depuis si longtemps. Se souvient-il que c’est le sien ? Qu’il est couvert de gloire et que l’écho de ses exploits raisonne à travers toutes les galaxies ?

Non, il est absent, à lui-même et au sien maintenant. Il paraît n’être plus qu’une coquille vide, de sens, de vie, d’énergie.

Une catastrophe.

Que s’est-il donc passé ?

Ah.

 

Ce combat, cette violence, cette jalousie. D’être le premier à vaincre, de ne pas avoir de rival, de pouvoir clamer haut et fort ses prérogatives divines et inégalées.

Il ne pouvait pas y avoir d’autre issue, que cette déchéance et cet abandon. Dans cet endroit où personne ne peut le trouver, ni l’admirer, ni clamer son nom ou encore moins l’implorer.

Il a aimé cela, cette toute-puissance, cette force herculéenne. Et le voilà maintenant, tel un oisillon blessé, incapable du moindre geste, de la moindre action. Inerte et creux.

Faut-il l’aider ? On ne peut laisser une étoile échouée dans le néant, sans la guider à nouveau vers le firmament, sans la pousser vers la Lumière qui l’a désertée.

S’il vous plaît, il a assez payé, pour son orgueil exacerbé, pour sa morgue inhumaine, pour son mépris hautain. Il mérite qu’on lui tende la main, maintenant, que l’on voit s’il a compris, s’il a retrouvé ses sens, sa mission, celle d’éclairer et de guider ; et non de détruire et de massacrer, même sous le prétexte de purification.

Il s’éteint en ce moment, il commence à disparaître. Il n’est plus qu’une ombre vacillante, dans la fournaise qui le cerne et le brûle à jamais.

Offrez-lui cette chance, ce nouveau départ, cette impulsion ; il ne peut pas partir comme cela, pas encore, pas un autre, pas ainsi.

Oui, il a gonflé de fatuité ; oui, il suintait la morgue et le dédain ; oui, il n’était plus animé que par le pouvoir et la crainte inspirée. Mais c’est un ange malgré tout.

Ils sont précieux. Ils ouvrent des chemins dans la jungle oppressante. Ils allument des sémaphores dans les flots déchaînés. Ils protègent des pluies de cendres par leurs ailes déployées.

Montrez-lui.

Cet enfant, là-bas, au loin, qui lui sourit. Il n’est pas grand, il tient à peine sur ses deux pieds, avec des poignets tout potelés et des cheveux blonds bouclés. Il se met à rire même, à l’appeler.

Ah, il relève la tête, il l’a entendu.

L’enfant essaye de descendre la dune, ce n’est pas facile, avec ces petits pas. Il vacille, il tangue, il va…

Non, Nathanaël l’a rattrapé. Il... Oui, ça y est : il sourit aussi. Il pleure même, de joie, de soulagement, avec le bambin dans les bras.

Mais ? Que se passe-t-il ? L’enfant se met à briller, c’est insoutenable de beauté et d’apaisement. Il s’élève, il dit quelques mots, puis il se dissout dans l’espace autour, libérant une pluie d’or et d’argent, qui habille cet ange d’un éclat à nul autre pareil ; un arc-en-ciel de vérité, une parure de pardon, une armure de joie.

L’ange est transfiguré ; un soleil incarné ; une énergie fulgurante ; une douceur infinie.

Il s’accroupit, des larmes coulent de nouveau, rencontrent le sable et font éclore des fleurs blanches et vertes, en un tapis fragile et changeant.
Il remercie, il n’a pas d’amour assez, pour exprimer la gratitude qui l’emplit.

Il regarde autour de lui. Il ne voit plus qu’oasis et havres de paix. Il n’y a plus de désert, il n’y en a jamais eu, il n’y avait que son cœur sec et solitaire, qui l’étouffait, qui l’isolait.

Il déborde, de bonheur et de paix, d’amour et de compassion. Il jette un dernier regard sur sa propre prison, qu’il avait construit seul, brique après brique, jusqu’à s’emmurer vivant, dans l’isolement et la douleur. Puis il se plonge dans les étoiles, qui ne l’avaient jamais quitté, pas un instant, pleurant leur frère perdu, mais patientes, attentives à sa résurrection.

Et c’est maintenant.

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