Le héron

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Il vous observe. Pas une plume ne bouge, mais son œil est fixe, sur vous, sur votre intrusion dans sa mare et son marais.
Il se demande ce que vous faites là. Il ne vous a pas entendu arriver, il aurait dû. Et comment vous rater ? Vous êtes ridicule avec vos bottes de sept lieues et votre ciré kaki. Un vrai déguisement pour pseudo guerrier, ce que vous êtes en réalité ; un intrus dans cet environnement, une anomalie dans cette sérénité.
Qu’est-ce que vous lui voulez, à ce héron ? Lui, il ne vous veut pas ! Partez, laissez-le en paix, les pieds dans sa fange et le corps dans l’humidité ! Il aime cela, vous ne pouvez pas comprendre, vous qui êtes gâté depuis que vous êtes né. Emportez votre attirail et vos jouets loin de ce qu’il est, qu’il vous oublie à jamais.
Mais vous insistez ?! Vous ne devriez pas, mais alors pas du tout ! La nuit va bientôt tomber, vous ne l’avez pas remarqué ? Comment allez-vous rentrer quand l’obscurité aura tout envahi ? Quand vous n’y verrez plus rien, même pas vos mains ? Car cette nuit est particulière : une nuit de Lune inversée, une nuit de loups-garous et de feux follets, une nuit où vous devriez vous blottir au coin du feu en priant pour qu’ils ne vous sentent pas et vous laissent vivre encore un peu.
Vous ricanez ? Pauvre fou ! Ce ne sera plus un héron que vous aurez en face de vous d’ici peu, quand le noir sera partout. Vous entendrez un battement d’ailes, que vous supposerez lui appartenir après tout. Mais quand vous sentirez le souffle qu’elles produisent en s’élevant, vous commencerez à trembler. Car une telle puissance, une telle violence, ne peut pas se confiner à un si petit oiseau.
Vous déciderez de courir alors, avec maladresse d’abord, puis avec frénésie soudain ; quand vous réaliserez que vos bottes restent engluées dans la boue, quand vous serez maculé de terre et d’eau.
Vous vous mettrez à crier d’un coup, sans pouvoir vous retenir, alors qu’il y a peu, vous étiez le roi. Et vous sentirez cet air glacé vous cerner, par vagues, par flots, en un caveau invisible et scellé.
Ce sera l’heure de hurler, la seule action possible maintenant. L’heure de se rappeler ses peurs les plus enfouies, ses angoisses les plus sombres, ses terreurs sans nom.
Car elles seront légions, incarnées, concrétisées, battant pulsation du nouveau-né que vous avez si souvent nié.

Et vous sombrerez dans la folie, sans rémission, de vous être cru le plus fort face à l’immensité du caché, face aux ombres qu’il ne faut pas déranger, face à ce que votre âme veut expulser : l’ignominie.

Il ne vous restera ensuite plus qu’à prier, que l’aube arrive vite, que le soleil daigne se lever, que la lumière vous retrouve

exsangue, épuisé et perdu
les cheveux blancs, les yeux écarquillés, et la peau marbrée.

mais purifié, enfin ; débarrassé de ces démons qui vous hantaient et avaient fait de vous leur possession.

Vous aurez besoin de soins alors. Vous aurez besoin d’aide.
Appelez cette fois, vous serez entendu et vous pourrez enfin tâcher de sauver ce qu’il reste de votre destinée.

Vous aurez été prévenu.

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