Le toit en écailles vert et bleu

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Une drôle de maison, mi-champignon et mi-organique. Elle est d’une blancheur dont l’éclat se distingue sur les flancs de cette colline à l’herbe drue. Elle est enfouie presque jusqu’à la garde, ne laissant dépasser que quelques fenêtres à meneaux.

 

Et ce toit d’anthologie, d’exception.

Des courbes qui le font ressembler à la peau d’un varan Arlequin.

Des écailles qui le rapprochent plus du serpent que de la tôle ondulée.

Des couleurs qui jettent des superlatifs de tous les côtés.

 

L’impression que ces tuiles sont des morceaux de vie, d’une forme lisse et polie, d’une réverbération qui tient du néon survolté.

Le sentiment que Gaudí lui-même s’est penché sur le berceau de cette construction, en une fée matinée d’une sacrée virilité.

L’espoir d’avoir enfin rencontré un édifice qui offre autre chose que quatre murs pour se cloîtrer, mais bien un giron tout à fait maternant.

 

Une maison qui semble ne pas avoir été bâtie, mais bien plantée dans le sol qui la soutient.

 

Un morceau de notre Terre-Mère. Voilà.

 

Ce qu’il y a d’étrange à l’observer ainsi tient au ressenti qui nous saisit : la sensation d’assister à la cérémonie du bain d’une princesse des champs, qui exposerait sans pudeur l’ensemble de ses atours à toute la compagnie. Ce n’est pas elle qui rougit, mais bien nous, embarrassés.

Et elle a entièrement raison, de ne plus s’arrêter aux regards des importuns. Elle est née ainsi, singulière et remarquable, hors du commun et de leurs idées bas de plafond ; elle n’a aucune espèce de motif à limiter son rayonnement à l’incompréhension d’architectes mal embouchés, de manants à peine dégrossis, de curieux malséants.

 

Elle est magnifique, protéiforme et infinie. Elle ne montre que ce qu’elle veut bien dévoiler. Elle nous nargue de toute sa sérénité, ou du moins celle qu’elle devrait plus souvent arborer.

Car elle est telle que le monde a voulu l’enfanter : à la fois plongée dans les tréfonds du magma et dédiée à l’émerveillement des plus inspirés.

 

Il est pourtant un détail qu’elle n’a pas relevé, toute à ses étirements : sa taille, sa vraie dimension.

 

Oui certes, elle paraît verticale et chapeautée, de ce magnifique accessoire d’ailleurs, resplendissant comme la roue d’un paon.

Oui aussi, elle affiche une taille dans les trois dimensions, haut, bas, milieu.

Oui encore, elle dévoile une apparence connue et maîtrisée : un édifice humain.

 

Mais bon sang, qu’elle est loin de cela !

Mais fichtre, qu’elle déborde tout !

Mais diantre, qu’elle doit sidérer !

 

Il faut simplement… qu’elle sorte de ce qu’elle est. Pas facile de faire tourner la tête à un bâtiment, n’est-ce pas ? Et pourtant, c’est ce qu’elle devrait ; regarder, non plus son nombril, certes des plus soyeux, mais

 

à côté,

juste un pas,

un petit écart,

de rien du tout.

mais qui va bouleverser.

 

Elle, son cœur, ses certitudes ancrées.

Elle, son âme endormie, encore un bébé.

Elle, ses rêves oubliés, mais à les toucher.

 

Elle va le faire bientôt, on le sait, ce petit pas qui va l’emmener loin, et c’est joyeux de l’accompagner.

 

Elle va porter ses yeux de jade sur cette petite colline qui la borde d’un liséré délicieux. Elle va voir alors, enfin, ce qui a toujours été : qu’un autre toit se situe juste à sa portée ; et un autre encore, et un autre aussi, et un autre enfin… Toute une ribambelle, qui ne sont que le prolongement de sa puissance assoupie, de sa renaissance attendue.

Car mis bout à bout, cette série d’ornements fabuleux, donne naissance à l’échine enfouie depuis des éons

 

d’un énorme dragon argenté.

 

Elle.

 

Elle qui va s’ébrouer alors, d’avoir compris tout ce qu’elle attendait.

Elle qui va gronder enfin, de toute la force qu’elle a retenue tout ce temps.

Elle qui va s’arracher de ce riche terreau,

 

pour faire exploser d’un élan colossal, tout le petit monde qui la maintenait

 

enfouie dans l’ignorance,

pétrifiée dans la patience,

congelée dans la perte et l’oubli.

 

Il ne sera plus question de subir et de parader ; il sera question de guider et d’impressionner.

Il ne sera plus question de ne plus bouger ; il sera question de s’envoler vers les paradis perdus et retrouvés.

Il ne sera plus question d’hésiter ; il sera question de tout emporter,

 

ces mémoires qui se morfondaient en elles,

ces souvenirs qui revivront de plus belle,

ces êtres qui lui tendaient les bras et qu’elles ne voyaient pas.

 

Quitter un pays de confort et de drames, pour un univers d’envergure et de charme.

Quitter ses envies riquiqui et contraintes, pour un bonheur immense et mérité.

Quitter cette pesanteur plombante et creusée, pour un vol aérien et gracieux.

 

Passer de champignon minéral

 

à fauve dément.

 

Redécouvrir sa vraie nature,

 

et adorer cela.

Écrire commentaire

Commentaires: 0