Le gouffre

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Une faille béante entre des rochers noirs escarpés ; un gouffre rempli de lave en fusion ; un abîme qui n’offre que deux côtés.

 

Sur l’un se tient un homme en noir. Il est un peu défait, même si son orgueil démesuré le pousse à n’en rien montrer. Il reste stoïque, tendant la main, ce qui est une absurdité, tant l’espace qui s’ouvre à ses pieds n’est que flammes et bouillonnements.

Sur l’autre, une femme, belle, les cheveux dénoués, offerte aux vents brûlants qui montent des profondeurs. Elle pleure, elle n’arrête pas. Elle semble perdue, complètement, mais elle ne devrait pas.

 

Du côté de l’homme s’étend une lande dévastée, des arbres tordus, comme après un incendie violent. Rien ne subsiste de ce qui faisait la beauté de ce paysage ; que des cendres et des regrets. Tout a été consumé.

Du côté de la femme… mais ? Elle ne s’en rend même pas compte ? Un chemin bordé de roses, des pétales pour tapis. Une source au loin, un ciel apaisé. Tout est à inventer.

 

L’homme ne paraît pas s’intéresser à quoi que ce soit d’autre, à part cette femme en face. Il paraît hypnotisé, comme à la vision d’un ange divin. Il fait maintenant des grands gestes, il s’agite, il veut la retrouver. C’est puéril : il a tout gâché.

La femme tremble, à cette agitation qu’elle perçoit. Elle se dit qu’elle pourrait franchir la faille, d’un bond ; qu’elle pourrait à nouveau se blottir dans ces bras. Faut-il qu’elle souhaite mourir alors… Car c’est tout ce qu’il en résultera.

 

L’homme se prend à croire à son bonheur à nouveau. Il commence à fantasmer derechef, à bâtir des châteaux en Espagne, à jouer au grand duc et sa clique. Il ne se sent plus, d’un coup, de la voir ainsi à sa merci.

La femme hésite, elle fait un pas vers le précipice, quand soudain, un bloc de rocher se détache et se pulvérise dans la lave écarlate. Un jet de matière en fusion jaillit, et une goutte, une seule, vient toucher la cheville de la femme éperdue.

 

Elle crie, sous la douleur. Elle se recroqueville en s’agenouillant, puis se pose sur le sol minéral et anguleux. Elle souffle doucement sur sa cheville blessée, ses larmes tombent sur la brûlure fraîchement née, la calmant un peu.

L’homme a tout vu, mais il n’a rien compris. Il croit qu’elle fait encore des simagrées, qu’elle joue à la poupée fragile, à l’amante blessée. Il ricane et lui tourne le dos, pour signifier son mépris.

 

La femme oublie sa douleur, pour une autre bien plus crue : son cœur qui saigne encore à la vue de cet homme obstiné. Elle sent alors monter une rage en elle, une fureur qui déborde, et emporte tout, enfin.

L’homme croit entendre une voix. Il pense qu’elle l’appelle, lui. Il refuse de céder à ce chantage minable. Il garde sa position de cerbère buté.

 

La femme est exsangue, essoufflée. Ce qu’elle a dit, ce qu’elle a hurlé, a été couvert par le bruit du torrent incandescent qui dévale en contrebas. Mais elle a senti ce poids, cette angoisse, être soudain emportés par les éléments déchaînés. Elle sourit, pour la première fois depuis si longtemps.

L’homme laisse passer les heures. Il compte sur cet amour trahi pour la maintenir en laisse, encore un peu, à sa merci. Il ne se retournera pas encore, pas maintenant. Il veut qu’elle en bave, une nouvelle fois, qu’elle subisse ce qu’elle a mérité.

 

La femme s’est relevée. Elle boite un peu, sa cheville encore douloureuse, la peau rougie. Elle s’y penche d’ailleurs, et ne peut retenir un cri ; il n’y a pas de sang, pas de pus, non ; juste un dessin déposé par la gerbe de feu :

 

un oiseau, les ailes déployées.

 

L’homme se décide alors à montrer son vrai visage. Il se fait un masque de morgue, il s’apprête à la rudoyer, comme il l’a toujours fait. Il est persuadé que lui seul détient la clé de cet amour libéré.

La femme a voulu jeter un dernier regard sur cette statue sombre qui la toise de l’autre côté. Elle n’a pas pu : des vapeurs denses lui bouchaient la vue. Elle a alors fait demi-tour et a commencé à poser ses pas, sur ce lit de pétales qui l’accueille, doux et caressant.

L’homme pousse un hoquet, sous le choc, sous la révélation : il est seul cette fois. Personne ne l’attend plus. Elle est partie.

 

La femme avance, à son rythme, dans ce chemin offert. Elle a laissé ses doutes et ses pleurs loin derrière. Elle ne voit plus que les couleurs et les joies.

L’homme… se dissout.

 

La faille est refermée.

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