Shiva qui danse

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Enjouée et mutine, la déesse cabriole. Elle danse et se dandine, au rythme des lucioles. En cette nuit étoilée, elle a décidé, c’est inédit, de descendre parmi ces dévots. Elle a rangé ses poignards tranchants, ses lacets étrangleurs, ses pics acérés, pour une farandole endiablée. Elle n’écoute plus les prières, ni les supplications. Elle a choisi de s’amuser.

Loin sont les rivières de sang déversées en son nom. Oubliés sont les psaumes incantés à tous les coins de champs, pour une vengeance, pour une purification. Endormis sont les ennemis acharnés ou les troupes d’élite.

La déesse resplendit, de beauté et de compassion.

 

Cela ne lui ressemble pas, pas du tout. Les autres danseurs la regardent avec sidération, comme une grenade dégoupillée qui se piquerait d’acrobatie. Ils attendent le carnage, ils redoutent la vérité. Ils croient, à juste titre d’ailleurs, qu’elle ne leur offre cet interlude que pour mieux les trucider après, dans la torpeur du jour à naître.

 

Mais non. Rien ne survient.

 

Les heures s’égrènent, à l’inverse de la fascination qu’elle suscite, cette étoile tombée soudain au milieu d’un festin. Le temps file, mais pas son plaisir, qui paraît de plus en plus enfantin.

 

Shiva danse ; comme un loup qui se mettrait au ballet.

Shiva danse ; comme une colombe qui se mirerait dans la lame d’un couteau.

Shiva danse ; comme une berceuse entonnée sur un champ de bataille.

 

L’impensable événement. Le miracle saisissant. La merveille hypnotisante.

 

Et sacrée.

 

Un signe de tous les mondes, un signal issu des ténèbres, un espoir ténu qui surgit

 

que la violence pourrait s’incarner autrement,

que le plaisir pourrait tout emporter,

que le chaos n’est pas une fatalité.

 

Le jour s’est levé, le soleil est maintenant haut.

La fête est terminée, la noce a déserté.

 

Shiva est toujours là, et semble ne plus danser que pour elle. Elle tourbillonne, elle jaillit de tous côtés, en un flot d’énergies et de vibrations à faire vaciller n’importe quel derviche. Elle ne cesse plus ses pas, elle ne cherche pas de cavalier, elle se contente de cette simple félicité qui est de ne plus penser qu’à soi, au son d’une musique que personne d’autre n’entend.

 

La Lune est levée à nouveau. Le banquet est dressé, pour une ultime occasion. La foule se presse cette fois, ils veulent tous contempler

 

cette déesse fascinante de beauté étincelante,

cette guerrière qui soudain a laissé tomber son barda,

cette femme qu’ils peuvent enfin observer, sans crainte de finir décapités.

 

Elle est belle, plus que cela, elle est transcendée.

Sa danse magique creuse un cercle vertueux, d’harmonie et d’élan, aspirant dans son rythme tous ceux qui s’approchent d’un peu près. Ses mouvements parfaits donnent l’illusion d’un paradis en action. Son sourire éclatant fait oublier ses canines acérées.

 

Elle semble avoir toujours été là. Au centre de l’attention. Au service d’autrui. Utile à l’oubli et à la joie.

 

Et le jour suivant ne voit nul changement.

 

Une déesse en action, dans une harmonie bienfaisante.

Une multitude qui vient, à pied, à cheval, en auto, pour voir de ses yeux l’incroyable aventure, qui fait se côtoyer la mort et la musique, la fin et le chant.

 

Les semaines, les mois, les années ont passé.

 

Shiva est là, encore et tout le temps.

Sa danse est libre et réinventée. Sa beauté sans égale à tous présentée. Sa puissance sans nul doute corroborée.

Les hommes, les femmes, les enfants, les animaux même, viennent assister à ce ballet, sans pouvoir quitter des yeux ce tourbillon doré, de bras et de jambes, en une toupie illimitée.

 

Les siècles peuvent filer, les millénaires se fondrent, les générations se succéder : Shiva a remisé ses épées. Elle est une petite fille enjouée.

 

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