Le bois flotté

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

 Un petit morceau de bois de rien : tordu, lessivé, passé.

 

Un vestige d’un tronc formidable, une brindille maintenant échouée sur le rivage.

 

Il trône sur le sable blanc, au milieu des goémons et des déchets. Il n’attire pas l’œil, il ne se fait pas remarquer. Il gît ainsi, perdu et abandonné.

 

Jusqu’à ce que.

 

Une promeneuse, le nez au vent et la tête en l’air ; le pas nonchalant et les rêves en matière. Un coup d’œil sur les flots luisants ; un regard sur ses pieds dans la grève désertée. Une envie de s’aérer ; un désir de se vider,

 

des émotions,

 

des désirs,

 

des sentiments ;

 

Une volonté de s’emplir,

 

d’embruns humides,

 

de grand air salé,

 

d’espace surdimensionné.

 

Une promenade sans autre ambition que de se ressourcer à l’origine où tout a commencé : l’océan, la terre, le vent.

 

Un rayon de soleil soudain. Un éclat de lumière qui lui fait plisser les yeux et sourire sous la caresse proposée. Une douce chaleur, un salut bienvenu. Un signe qu’elle est accompagnée,

 

des bienfaits de la Création,

 

d’un petit peuple généreux,

 

d’une bouffée d’amour et de pardon.

 

 

La promeneuse s’arrête alors. Elle cesse d’avancer pour se lover dans cette félicité,

 

de l’instant partagé,

 

du plaisir immédiat,

 

du cadeau gratuit.

 

Elle inspire à plein poumons, elle étend les bras et d’un grand coup de pied, envoie valser un nuage de sable au loin,

 

et le morceau de bois.

 

Elle se surprend à rire, de voir cet aérolithe improvisé, faire des tourbillons dans le ciel gris. Elle lui trouve des allures de bâton de magicien, à tournoyer ainsi, avec un sillon rond.

 

Elle court à sa poursuite, va voir l’endroit où il s’est échoué.

 

Elle le retrouve, fiché dans le sable, juste ce qu’il faut pour qu’il se laisse attraper.

 

Elle le saisit, passe la main sur sa surface douce et polie. Elle le considère avec surprise, ce petit bout de bois de rien. Elle le trouve léger et solide à la fois. Elle s’attarde sur ses veines colorées, de marron et de brun. Elle se dit qu’il ferait bel effet sur le bord de la cheminée.

 

Elle sourit encore et fourre l’objet offert dans sa poche, avant de prendre la direction de sa maison.

 

Le morceau de bois ballotte dans le vêtement, au gré des hanches rebondies. Il est secoué comme au cœur des flots, lors de son arrivée sur cette plage désertée. Il n’aspire à rien, n’attend pas après, ne veut pas, ne clame pas ; et il reçoit tout : un foyer, une compagnie, un havre de paix,

 

lui dont on se fichait,

 

lui qui se croyait insignifiant,

 

lui qui s’estimait perdu.

 

 

Il a gagné un ange comme parrain, une déesse comme amie.

 

 

Un petit bout de bois flotté, transbahuté au gré des éléments.

 

Un petit bout de bois flotté, réduit presque à néant.

 

Un petit bout de bout flotté, qui revient à la vie,

 

par la grâce du destin et de ses péripéties.

 

Un petit bout de ce que nous sommes, perdus, abandonnés, du moins le croyons-nous,

 

alors qu’il y aura toujours un gnome, une fée, un farfadet, pour nous dénicher et nous replacer à l’endroit qui nous revient :

 

le centre de l’existence, le but de notre chemin,

 

répandre la joie et s’en glorifier.

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