Le château-fort et le chevalier

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

Un chevalier sur son destrier, face à un pont-levis dressé.

Un chevalier bien en peine de comprendre les raisons d’un tel affront.

Un chevalier qui a parcouru bien des lieues pour se voir soudain refoulé.

 

Il est là, sur son cheval, fourbu et impatient, face à ce ponton de bois, qui ne redescend pas. Il hésite entre hurler sa rage d’être ainsi accueilli et tourner casaque illico, parce qu’il en a assez.

Il le connaît pourtant, ce château, c’est lui qui l’a bâti. Quand il l’a découvert, il n’était que ruines et pierres à terre. Il a alors eu la patience, de tout relever à la main, les tours de guet écroulées, le donjon foudroyé, les meurtrières inopérantes et le logis de guingois.

Des années de travail, des mois de passion, pour voir peu à peu, surgir à nouveau de la tourbe et du néant, cet édifice beau et grand. Il connaît chaque recoin, chaque statue, chaque passage secret.

Il adore cet endroit, qui est le sien avant tout.

 

Mais là, en ce petit matin blême, dans le jour grisonnant, il est las, il est fatigué, de sentir soudain qu’il doit tout recommencer : un siège patient et obstiné, une conquête ferme et déterminée, un assaut irrésistible et envoûtant,

 

bref,

 

le passé à revivre encore et sans arrêt.

 

Il hésite encore, il le sent bien, entre tourner casaque sans plus tarder ou tenter à nouveau une approche savamment orchestrée.

 

Il ne devrait pas ; plus du tout ; jamais.

 

Il est temps qu’il trouve un palais digne de ce qu’il est.

 

Oui, il a porté ce monument, il l’a fait grandir.

Oui, il a erré le soir, sous les étoiles filantes, au pied de cette enceinte fortifiée.

Oui, ce château est le sien, et il y est habitué.

 

Mais là, l’entité minérale et bornée qui entend soudain dicter sa loi n’est plus prête à la moindre concession. Elle veut se renfermer, se cadenasser, se pétrifier à jamais.

 

Fort bien.

 

Qu’elle le fasse, qu’elle recommence ses errements et ses guerres larvées contre ses propres tourments !

 

Le chevalier a assez donné. Il mérite mieux que cela.

 

Il lui appartient maintenant de poursuivre sa route, de laisser derrière lui cet amour qui n’en est pas un.

 

Comment ? Il ne l’a pas compris ? C’est clair pourtant : il sert de valet, d’esclave domestique et de souillon à ce château exigeant.

 

Faut-il lui rappeler qu’à peine l’épée posée, il se retrouve à faire la cuisson, le ménage et le lit par-dessus le marché ? Faut-il lui montrer toutes ces fois où il s’est retrouvé en urgence à colmater une fuite dans le toit ? À courir déblayer une douve trop engorgée ? À nettoyer les écuries, la salle d’armes ? À sonder le puits et tirer l’eau ?

Il n’était plus un fier combattant mais un majordome à disposition ! Et ça, c’est terminé. Il n’est plus l’heure de servir de béquille à un handicapé, de la vie, de ce temps, de ses sentiments.

 

Certes, ce château est costaud, il peut tenir encore longtemps comme cela, du moins le croit-il, le fier-à-bras. Il se refuse en effet à écouter les cris qui montent de ses cachots, ces hurlements de malédiction, de tous ces êtres qu’il a oubliés et qu’il s’obstine à ignorer.

Mais cela, c’est son problème, et non pas celui du chevalier, qui a fait sa part du boulot.

 

Alors le preux, le vaillant, tu tournes bride et tu t’en vas. Tu peux le saluer, s’il te sied. Tu entendras alors les mêmes promesses, les mêmes serments qui t’ont attaché à lui, à ce monument. Mais ils sonnent creux maintenant, ils ne sont que des bredouillements. Ne t’y arrête, pas, cela ne sert plus à rien aujourd’hui.

 

Toi, tu repars, non pas en croisade, rassure-toi, tu n’en es plus là ; mais en quête de ce petit bijou d’architecture gothique et ouvragée : un palais ducal, les pieds dans la lagune, des tableaux de maîtres plein les murs, un feu ronflant dans la cheminée,

 

un havre de paix.

 

Allez, c’est parti. Ce pan de ton existence est terminé. Ouvre-toi au droit d’avoir ce que tu as mérité. Et tu ne seras pas déçu.

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