Une petite fille

Laurent Hellot – 2015 © Médium toi-même ! - http://www.mediumtoimeme.net/

 

Une petite fille qui joue sans se soucier ; une petite fille qui se trouble si on veut l’inviter ; une petite fille qui sent bien qu’il y a un détail, une photo, qui ne va pas.

 

Elle est assise dans ce bac à sable, la jupe de dentelle retroussée et couverte de graviers de sable étalés. Elle s’amuse, elle badine, elle s’invente des comptines ; des qui parleraient de maman, de papa, ou plutôt de celui qu’elle s’est choisie.

 

Elle n’est pas inquiète, ni perturbée. Elle sait qu’elle a un foyer. Elle est juste un peu surprise que ceux qui le constituent ne soient pas ceux qui l’ont créée. Elle n’est pas triste, elle n’est pas perdue. Elle devine que ce genre d’aventures n’est pas plus surprenant que ce qu’elle a vu :

 

un papa qui ne lui ressemble pas,

 

une maman qui ne dit pas.

 

Là, tout de suite, elle s’en fiche. Elle est bien, au soleil, dans le jardin, à s’inventer un monde qui pourrait être le sien.

 

Une rencontre, un soir d’été, entre une jolie jeune fille plus que futée, et un drôle de bonhomme, tout de guingois. Un badinage léger, des sourires matois, une évidence de ce qui va survenir, même si cela ne s’avoue pas.

 

La petite fille hésite un peu. Elle doit tout retracer vraiment ? Tout ce qu’elle a deviné, même si personne ne souhaite le ressasser ? Oui, c’est important, c’est son avenir, qui se joue là, entre ses doigts légers et graciles, à travers ces lignes qu’elles dessinent dans le sol meuble, en une révélation de ce qui l’a fondée. Alors elle continue à raconter.

 

La chaleur qui enveloppe le couple à peine né. L’eau fraîche dans laquelle ils vont se baigner. La chasse à travers l’onde, entre une sirène et un marin. Et l’issue prévisible, l’étreinte essoufflée. Un bonheur, un vrai : fugace, intense, partagé. De celui qui a le goût de l’interdit et du revenez-y. Mais c’est impossible : pas maintenant, pas comme cela ; il y a le mari et la fiancée, et ce secret entre deux eaux.

 

La petite fille souffle, rougit un peu. Quand même, ces adultes, n’importe quoi ! Tout cela pour en arriver là ? Pour se pourrir la vie ensuite avec des remords, des regrets, des cachotteries et des coquetteries ?

 

Elle se dit qu’elle n’aurait pas volé, de les morigéner, les deux amoureux estivaux, d’avoir tant désiré et tant manqué. Ils avaient tout : la jeunesse, l’intelligence, la beauté ; le monde à leur pieds et des rêves à foison.

 

Mais.

 

Les convenances, les engagements, le poids des traditions et les éclats de voix. Il est plus facile d’étouffer des cris de jouissance que des hurlements à l’obéissance. Ils n’ont pas vraiment choisi, ils ont laissé filé,

 

le temps, les retrouvailles, les paradis perdus,

 

les espoirs, les possibles, les projets,

 

la lumière, la joie, l’ambition.

 

La petite fille décide de faire un château, avec une seule haute tour, la sienne, et des murailles et des contreforts puissants, ce qui lui a été légué. Elle s’applique, elle se concentre. Elle creuse des galeries, des passages secrets ; un jardin caché et une fontaine de jouvence.

 

Un lieu de mémoire et de méditation, sur ce qui aurait pu arriver,

 

s’ils avaient osé, prendre ce train, à l’automne, vers la grande ville du nord ;

 

s’ils avaient eu l’inconscience et la force de croire en eux ;

 

s’ils avaient choisi l’audace, plutôt que la résignation.

 

La petite fille contemple son ouvrage : beau, équilibré, solide. Elle peut être fière, à juste titre,

 

d’avoir compris toute seule ces silences permanents,

 

d’avoir traduit sans aide ces appels aux sentiments,

 

d’avoir accepté d’entendre ce que personne ne disait.

 

Elle quitte ce bac à sable, laissant derrière elle ce magnifique cadeau : un mausolée apaisé et serein, de cet amour passé, qui ne représente pas une menace pour son chemin esquissé, mais une trace de son passé avéré.

 

Elle est remarquable, cette gamine, d’avoir ainsi posé des mots sur tant de non-dits ; d’avoir pu admirer de haut, ces quelques instants qui l’ont conduite

 

sur la route de sa destinée,

 

malgré les doutes et les ressentis biaisés,

 

en dépit de l’évidence assénée, par cette masse de frères butés, par cette famille cadenassée, par tout cet héritage verrouillé.

 

Elle a eu raison de s’interroger, et surtout d’avoir fait ce qu’elle devait :

 

laisser accroché à cette haute tour de sable et d’eau, un petit collier, d’argent et de bonbons,

 

la preuve qu’elle n’a pas rêvé et qu’elle sait très bien d’où vient sa lignée,

 

la seule, la vraie.

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